Je me remets à fumer des cigarettes à ma fenêtre le soir, comme à ma première année de fac, dans ma chambre ovoïde. Comme à cette époque, je regarde les gens en bas, jamais un ne relève la tête et ne me remarque, j'aime bien, je les observe passer furtivement dans la rue, il y a une femme abritée sous son parapluie alors que la neige a cessé de tomber depuis des heures. Quand j'allume ma cigarette, la lecture aléatoire choisit "Paper Bag" de Fiona Apple, pile à ce moment. Je chantonne n'importe quoi entre deux bouffées, et puis j'arrête parce qu'elle va trop vite, je n'ai plus le temps d'aspirer la fumée quand elle reprend sa respiration.
Je fume des cigarettes à ma fenêtre grande ouverte pour ne pas que ça sente le tabac froid ensuite. Il y a deux ans, j'allumais ces bâtonnets d'encens bon marché qui sentaient plus mauvais qu'autre chose pour ne pas que quelqu'un remarque l'odeur dans le couloir du foyer. Je m'asseyais sur le rebord de fenêtre, les jambes pendantes et je me sentais comme une héroïne de roman, comme dans un film où la fille fume toute seule en réfléchissant à des trucs forts. Je me voyais chuter du haut des trois étages, si jamais un faux mouvement me faisait perdre mon équilibre. Comme si j'allais être capable de sauter, je me sentais en pleine possession de mon existence, l'attrait de l'interdit et du sol plusieurs mètres plus bas me donnaient une impression de puissance.
Me remémorer ces souvenirs en ramène d'autres, diffus et non aboutis. Cette histoire de fumer à ma fenêtre ne rime à rien, j'ai la tête qui tourne ensuite et le goût âpre dans la bouche. Je fume pour me donner une contenance, comme si ça pouvait apporter quelque chose de plus à ma solitude de ces derniers jours.
Et j'allume la bougie sous mon brûle-parfum parce que je n'aime pas m'endormir dans cette odeur.
