mardi 21 décembre 2004

maman

Ses pupilles voilées vont et viennent d’un coin à un autre du plafond blanc, on en revient toujours aux mêmes histoires, je sens la rue poussiéreuse et chaude dans ses phrases, je retrace ses pérégrinations insomniaques avec elle quand elle me dit les disputes, les objets qui volent ou alors la bonne odeur des plats concoctés par sa mère, sa cigarette de midi et ses habitudes de femme occidentalisée, je pressens son regard admiratif et aimant dans ses bribes de souvenirs qui ne la lâchent jamais. Cette fois, elle ne s’interromp pas pour me dire qu’elle m’expliquera plus tard, sûrement que je suis maintenant assez grande pour comprendre. Elle me confie en bloc les moments de solitude auxquels personne ne pouvait remédier, les envies subites de partir et de tout laisser en plan quand j’étais enfant, les pleurs à n’en plus finir : ses yeux toujours brumeux, ça doit être pour ça.
Elle me parle de vase qu’il ne faut pas trop remuer, pas tout de suite, alors que c’est à peu près décanté maintenant, “ce n’est pas encore le moment de retourner là-bas, je ne veux pas retrouver toutes ces choses dont j’ai réussi à me défaire enfin. Tu sais, j’ai passé deux tiers de ma vie à pleurer, je me dis que maintenant ça suffit non? Il m’en reste un tiers, petit ou long, je ne peux pas savoir, mais je peux pas le laisser prendre la même tournure.” Ses intonations se font dures ou se veulent sûres d’elles. Elle me dit qu’elle n’est pas douce comme femme, je ne sais pas d’où lui vient cette idée, je rétorque qu’elle n’est pas comme ses tantes qui l’ont élevée, loin de là. Elle prend un air étonné en pointant son regard vers moi.

Au sein de ses épanchements, elle me dit simplement qu’il n’y a pas mieux que l’expérience personnelle, l’endurance dans les épreuves pour grandir et apprendre à ne plus souffrir autant par la suite.

Nous apprendrons ensemble hein? Je vais m’efforcer à ce que tout le temps qui nous reste à toutes les deux soit très doux, je te le promets.

jeudi 2 décembre 2004

le café de treize heures chez C.

Des feuilles de cours bariolées de rouge, la longueur du trait témoignant de l’indignation du professeur devant telle ou telle ineptie, des emballages dépouillés de leur biscuits par rangées de quatre, ça sent la peau de mandarine et l’écran de l’ordinateur montre une vue d’ensemble d’un stade de foot. Sur la pointe de mes chaussettes noires, je m’assure une prise au sol pour atteindre le petit carré intact où je pourrais poser ma carcasse, je m’avachis donc de tout mon long sur le moelleux de son édredon bleu, la nuque un peu plus haute que le reste en raison de son lit défait ou non-fait. Il répète trois fois en l’espace de cinq minutes qu’il est nécessaire de mettre de l’ordre dans son foutoir, et bordel où est passé ce classeur. Comme à chaque fois que je viens chez lui entre midi et deux, il verse de l’eau bouillante dans deux verres avec du café lyophilisé dans le fond, deux sucres pour lui, moins d’eau pour moi.
Il tourne en rond, soulève d’un air désespérément sceptique un boîte en carton et m’indique par un “ah” rassuré qu’il a enfin retrouvé l’objet de sa quête. Je ferme les yeux, j’aimerais me faire avaler par son matelas tant je suis fatiguée, Lou l’appelle, il répond de sa voix spécialement prévue à cet effet et décidément, ils sont terriblement mignons. Je me relève prestement, ça tangue, valse nauséeuse d’une durée approximative de quelques secondes. Il me dit “il serait peut-être temps d’y aller cocotte” et ça lui donne un air de proxénète mal appliqué. Le temps de lasser mes chaussures paquebot en laissant le plus de surface corporelle s’étaler sur le sol, je me relève enfin, et on est reparti.

mercredi 24 novembre 2004

creux

Surtout de ne pas réfléchir, cogiter sur des problèmes dont les solutions m’échappent, comme autant de poissons visqueux entre mes mains malhabiles, et continuer de faire comme si de rien n’était, comme si je n’avais encore rien découvert, comme si mes pensées n’étaient pas alourdies sans cesse par une absence, un ensemble vide.

J’ai beau les remplir par des équations, des romans, des notes de musique, il y a toujours un espace sans rien que je n’arrive pas à combler. Et au moment où je crois avoir entassé assez de choses par-dessus pour faire semblant de ne plus le voir, il explose et tout rejaillit, rendant mes efforts vains.

J’aimerais bien pouvoir me perdre entre d’autres paires de bras, ne pas espérer indéfiniment trouver en toi la hauteur parfaite pour pouvoir loger ma tête au creux de ton cou, pour que tes bras m’entourent toute entière, juste ce qu’il faut.

Alors, comme je sais bien qu’un ersatz de toi serait loin de me satisfaire, j’entoure très fort mes genoux contre ma poitrine, et je t’attends.

lundi 15 novembre 2004

inexorablement

"Tu as l'air ailleurs." C'est sûrement parce que je le suis, patate.

Je ne vis plus dans le moment présent, encore un peu dans le passé et tournée désespérément dans l'attente d'un futur. Futur improbable, certes, mais que je veille patiemment. Je ne sais pas ce que je veux vraiment, je n'ai jamais été aussi peu sûre de moi, les jambes qui flageolent et le vertige, c'est tout le temps. J'économise chaque mot, chaque geste pour tout cristalliser à l'intérieur et ne rien dévoiler, garder cette petite lueur bien cachée pour que personne ne puisse me la dérober.

Je suis dans un battement, je survole les heures qui s'écoulent, je les occupe distraitement, parfois même, la tâche m'intéresse. Mais, j'attends toujours ce je-ne-sais-quoi.
Je ne veux pas être comme les autres, je ne veux pas avoir une destinée formatée qui me soit assignée, je veux pouvoir rêver de l'extraordinaire et ne pas me poser de questions sur la probabilité de le voir se concrétiser.

Ça n'a jamais été ainsi, happée dans une nouvelle dimension qui m'échappe, ça fout la trouille forcément, mais je suis désespérément sereine. Je ne saurais l'expliquer, ça comme beaucoup d'autres choses.

Tout ce que je sais, c'est que j'attends.

dimanche 7 novembre 2004

clean

Depuis le temps que je projetais d’aller voir ce film, j’en attendais beaucoup. En plus, c’était la première fois que j’allais au cinéma toute seule, comme le font les vrais amateurs de cinéma. A ma grande surprise, la moyenne d’âge des spectateurs était la soixantaine bien tassée, plein de mamies avec leurs amies mamies étaient venues regarder ce film de junkie. Je devais être la seule représentante des moins de vingt ans. Beaucoup de responsabilité sur mes frêles épaules. Ou pas.

Je m’attendais à être une des rares à me déplacer en ce dimanche après-midi grisailleux, à pouvoir me placer juste au milieu de la petite salle aux tentures rouges fanées, avoir la pleine satisfaction de me garantir un espace vital raisonnable entre moi et les autres spectateurs. Je me suis retrouvée calée entre une honorable mère de famille et une de mes profs de sport du collège. Loupé pour le dépaysement total le temps du film. En plus, n’étant pas au milieu de l’écran, j’appréhendais de ne pas pouvoir me fondre complètement dans le film, tout ça, vraiment, je me prenais pour une grande connaisseuse.

Malgré tout ces petits inconvénients, je l’ai trouvé vraiment chouette. (On remarquera que pour les critiques fondées et pertinentes, il va me falloir encore un peu d’expérience.) Mais ça aurait pu finir mal que ça ne m’aurait pas déplu. Sortir du ciné en se disant “quel dommage tout de même” puis oublier petit à petit pour se ré-attacher à sa réalité médiocre, alors que là, je suis sortie flageolante (deux heures assises, ça en a cassé plus d’un) avec cet espoir du “la vie vaut la peine d’être vécu, la volonté et le moteur de la réussite, c’est au pied du mur qu’on voit mieux le mur” et tout ce genre de conneries. Par contre, ça n’enlève pas le retour goutte à goutte à sa propre médiocrité.

Mais ça, aucun film ne pourra le changer. Que moi. La volonté et le moteur de la réussite. Ou pas.

samedi 6 novembre 2004

petit moment de contentement

Le froid. Au bord du terrain, Lola, C. et moi accoudés à la rembarde rouillée et écaillée de blanc. C. nous sort son grand baratin de connaisseur, Lola et moi, on s’en balance gentiment, on regarde les joueurs se taper dans les pattes et l’expression mi-inquiète, mi-triomphante par avance sur leurs visages semble être la seule source de chaleur à des mètres à la ronde. Pour nous distraire un peu du mouvement de tête cyclique allant de la droite vers la gauche et inversement, C. exhibe une photos de classe datant de la primaire où nous sommes tous les deux souriants comme deux gentils petits gamins. C’était l’époque où on ne tirait pas un tête de six pieds de long pour montrer que la vie c’est vraiment naze, alors qu’on est simplement les preuves vivantes que l’adolescence est une période bien ingrate difficile à passer. D’ailleurs, je n’en suis toujours pas sortie, comme le prouve tous ces posts.
Je suis contente d’être avec eux deux, je n’ai pas si froid que ça, j’emberlificote avec application ma tête dans mon écharpe jusqu’aux oreilles et ça me va.

mardi 2 novembre 2004

kikoolol tummank

“Tu me manques". Recensée de nombreuses fois dans ce qu’on a pu m’écrire, cette phrase comme un leitmotiv lancinant qui sonne faux à force d’être usité pour rien, invoqué vainement.
Nombre de fois versifiée, avec des contextes différemment tournés, plus ou moins soignés, enrobage brillant d’un sentiment factice.
D’habitude, je ne m’y attarde pas longuement, je lis ces trois mots avec le même intérêt suscité par ceux qui les ont précédés. On te fourre ça à la fin d’une lettre, griffonné à la va-vite et sans prêter attention à leur valeur. Parfois, cette petite phrase prend la tournure d’une supplication frivole pour se défaire de ses remords, censée tout arranger. Et j’y crois, à la magie qu’évoquent ces mots, alors qu’en fait, c’est simplement la prise de conscience passagère d’une rupture dans une relation, seulement ça, aucune vertu cicatrisante.

Je te les cracherais bien à la gueule, ces trois mots, te les éructer sans la minauderie que tu emploies, pour te montrer l’énormité du mensonge dont tu affubles ces mots, en te regardant bien dans le blanc des yeux, accompagnant la parole d’un bon coup de couteau dans le dos pour que tu comprennes peut-être la douleur liée au manque.

Une seule fois, quelqu’un m’a dit “tu me manques” avec sincérité, je crois. Et à vrai dire, ça fait aussi mal.

samedi 30 octobre 2004

solitude du promeneur rêveur

A chaque fois, c’est la même chose, et il n’y a que dans ces circonstances qu’on se parle, ou du moins, que je lui parle.
Il commence par me demander ce que je souhaite faire l’année prochaine, ce qui sonne beaucoup plus pressant que “plus tard". Je lui réponds que médecine me tenterait bien et il me rétorque que ça demande une masse énorme de travail, ce dont je suis consciente, mais pas forcément capable d’assumer. Pendant ce temps, on marche sur le chemin gravillonné de blanc, mon bras droit maintenu par le crochet formé par l’angle de son coude gauche. Et puis, il projette sur moi tout ce qu’il aurait voulu être, et à force, j’y adhère et ses idéaux se font miens. Dans la mesure du possible, bien entendu, car l’utopie est douloureuse sur le retour. On balance quelques débats sur de grandes idées et ça dérive vite sur d’autres sujets, si bien qu’on n’atteint jamais la conclusion.
Il rêve de grandes choses, mais à part ça, je ne lui connais pas d’autres pensées. Il ne parle jamais de lui, je ne sais pas comment il fait. Je lui pose parfois des questions mal tournées sur ce qu’il était avant que je naisse, il reste coi ou détourne subtilement l’objet de la question. Je ne me rends compte du stratagème que trop tard et ne trouve plus utile de reformuler l’interrogation.

J’aimerais bien l’emmener dans le Sud, un mât provençal avec des ânes dans un pré, comme il en rêve. Comme j’en suis incapable, on va juste se promener tous les deux. Ses yeux, les mêmes que ceux d’un gamin, sont brillants et semblent heureux. Mais je ne sais toujours pas ce qu’il a dans la tête, ce silence obstiné demeure.

jeudi 28 octobre 2004

Plus tard, je serai Superman (mais pas maintenant)

Rester enfermée chez moi de mon plein gré me donne l’impression de manquer quelque chose à chaque instant. Impression de passer à côté d’un truc formidable en restant ici à mater des films plus ou moins chouettes. J’ai beau me raisonner, me dire que si je sortais, je m’ennuierais bien plus, et je perdrais mon temps. Alors, je ne sais pas ce qu’il me faut pour que j’ai la satisfaction du devoir accompli, en un peu moins solennel, j’aimerais bien savoir ce que ça fait de se sentir pleinement satisfait de soi.
Cette idée de l’auto-contentement me fait venir à l’esprit l’image d’un vieux bonhomme gras du bide affalée dans un fauteuil avec une bière à la main, avec un sourire béat sur sa face bouffie. C’est vrai que ce n’est pas vraiment ce à quoi j’aspire, mais c’est tout ce que cela m’inspire (notez la subtilité du contraste.)
C’est peut-être d’avoir visionné Carnet de voyages de Walter Salles mardi soir qui m’a révolutionné la tête à petits coups de grandiloquence des idées et de noblesse d’esprit. Oh, ça ne durera pas, c’est certain, ce que ça m’insuffle est paradoxal, d’un côté, l’idée d’avoir une existence plate, morne et inutile et de l’autre, la certitude de ne pas avoir à être un héros pour changer les choses, aussi infime soit le changement.
Je ne crois pas à la destinée et toutes ces bêtises, il suffit d’un peu de volonté pour gouverner sa vie comme bon nous semble, et ça doit être ça qui me fait défaut.

Qu’est-ce qu’il ne faut pas se dire pour trouver la force d’aller rincer son bol de thé.

lundi 25 octobre 2004

un dimanche plein de rebondissements

Après avoir laissé dix sonneries, quelqu’un se décide enfin à décrocher.

C’était pour moi. C’était Cédille, pour me relater sa soirée nulle de la veille. J’entends sa voix trembler au bout de quelques minutes et lui propose qu’on se voit dans l’après-midi. Il faisait bougrement (oui, oui, bougrement) bon en ce dimanche, et je n’avais pas envie de rester chez moi à somnoler comme une baleine.
Je suis très fière de ne pas y être allée, à cette soirée-beuverie qui devait se poursuivre en boîte, un espèce de tas de tôle dans lequel des tas de corps gigotent en buvant de l’alcool. Et l’alcool, c’est mal, qui plus est, en gigotant de la sorte, ça doit pas favoriser son assimilation dans l’organisme. J’avais prévu le plan foireux consistant aux parents “je dors chez Untel” en étant habillée comme une nonne avec en fait, des fringues bien plus minimalistes en dessous. Alors, en m’imaginant de la sorte, j’avais réussi à extrapolé le stéréotype dont j’allais être le jouet jusqu’à la suite de la soirée en question. Et je suis presque persuadée d’en avoir des souvenirs, même si je n’y suis pas allée finalement, tant ces prédictions étaient réalistes, et encore en plus, confirmées par quelqu’un me connaissant un peu trop bien. D’ailleurs, les échos dont on m’a informée sur la tournure qu’a pris cette soirée vont dans le même sens que ce que je craignais, et je suis de plus en plus fière de ne pas y avoir participer.

En plus, c’est bien connu, les filles entre elles adorent se faire des coups de putes. Et Cédille en a été une victime en ce samedi soir, et c’est moi qui ai eu la dure mission de recoller les morceaux puisque j’étais neutre dans l’histoire. Hop hop, je ressors ma psychologie de magazine “mais tu sais, elles ont sûrement pas dû le faire exprès, si elles t’ont laissé en plan, c’est un malentendu déplorable” alors que je me doutais bien que c’était sûrement volontaire de leur part. Mais j’allais pas le dire à Cédille, quand même, il faut un peu de parcimonie et de non-dits dans ce genre de discussion-consolation.
On a bu une bière à la paille parce que c’était la fête de la bière à Amnellville, ou en tout cas dans le troquet où nous avons discuté, et comme c’était le dernier jour, on ne pouvait pas manquer une occasion pareille. En même temps, même sans Fête de la Bière (pardon, j’avais oublié les majuscules plus haut, ça donne tout de suite plus de contenance à la chose) on a le droit d’en boire, mais ne pas en boire à cette occasion précise, c’est tout de même dommage. Après avoir tenu une réflexion d’une telle pertinence, on s’est rendues au Marché Couvert d’Amnellville où il y avait des dégustations gratuites de sablés et de pâtés de truite. C’est toujours marrant de piquer plein de bouffe et de se barrer ensuite en remerciant bien poliment les gens qui croyaient trouver en nous des clients potentiels. Enfin, je trouve ça marrant, je sais pas si d’autres partagent cet avis, hein. Et puis je m’en fous, là n’est pas le problème.

Au fait, c’était quoi le problème?

lundi 18 octobre 2004

Ma grande hantise, ça a toujours été de me faire apprécier par les gens. Et parfois, je m’arrête avant d’exécuter un geste en me demandant “oui, mais, si je fais ça, est-ce que ça va lui plaire? est-ce qu’il va pas me prendre pour une abrutie finie?” alors, je cogite, et pendant ce temps-là, il m’apparaît hors propos de faire ce dont j’avais l’intention, initialement. Et ce bon vieux raisonnement à-la-con (si si, on peut le dire) m’amène à ne plus rien faire du tout et à rester prostrée bêtement en attendant qu’on me demande “mais qu’est-ce qui ne va pas ma pauvre petite?” tout ça pour avoir le bonheur de détourner la tête fièrement en articulant d’une voix rauque “non, non rien” en retenant bravement trois pauvres larmes.
Surtout que rien ne va mal, vraiment, c’est juste que je fonce bille en tête (je l’aime bien celle-là) avec l’idée en tête (ça en fait beaucoup pour une si petite capacité crânienne) que je suis au fond du gouffre, rien ne pourra me sauver blablabla.

Alors, dans l’histoire, je ne sais toujours pas si telle ou telle personne m’apprécie ou non, mais je m’en fiche un peu, et ça ne m’empêche plus d’être moi-même (je crois que je vais déposer un brevet sur cette phrase, je risque de la faire voler par Lorie).

mercredi 6 octobre 2004

théâtre allitée (hahaha)

Jouer à être vide et à mettre ma voix et mes gestes au service d’une personnalité imaginaire, d’une vieille bonne femme parlant de sa robe et de ses sourcils, de ses petites manies aussi et mettre de côté la question du “comment je suis” quand je lis ses mots, faire croire que cette femme hurle alors que moi aussi je m’y mets, exagérer les intonations sortant de ma gorge pour que, lorsqu’elles arrivent à leurs tympans, elles paraissent drôles ou simplement crédibles.

Regarder ce plafond avec l’odeur du linoléum orange sur le dos, éviter de laisser les yeux sur la lampe brillante et me concentrer sur le calme qui m’habite à ce moment, imaginer le noir profond dans ma tête et penser que parfois, je peux être quelqu’un d’autre.

mardi 5 octobre 2004

remue-méninges

Parfois, je me dis que je n’arriverais jamais à me sortir vivante de cette apathie qui m’enveloppe gentiment depuis plusieurs jours. Je me dis que je sais maintenant pourquoi, quand j’étais petite, je pensais ne jamais arriver à l’âge adulte. Je me dis que je suis une petite poussière insignifiante par rapport à l’immensité de l’humanité, que ma vie n’est qu’un vaste champ de runes indéchiffrables dont je couvre inlassablement les pages de mon carnet avec un âne bleu sur la couverture. Et je ris intérieurement, j’imagine une petite face hilare et un petit rire fou l’accompagnant.

Ensuite, j’applique la méthode EPM. Et Puis Merde. Elle ne fonctionne pas à plein temps mais crée une illusion embobinant ceux qui m’entourent et moi-même par la suite. Ces réalités que je m’applique à voir toutes en même temps, elles sont bien toujours là, et il n’y a que moi pour les changer, rien ne sert de pleurnicher, mieux vaut en pâtir à point. Tout ça pour dire qu’au d’étaler ma déprime sur une longue période, je me prends tout dans la tête sur une durée assez courte (par rapport à la vie du soleil, de l’apparition des cellules eucaryotes sur Terre, tout ça…) mais fortement douloureuse pour mon petit esprit n’ayant connu que dix-sept années de vie.

Avant, je me demandais pourquoi il y avait des gens dépressifs dans notre belle société pleine de fric et de tout-ce-dont-on-a-besoin. Je n’ai pas trouvé de réponse, mais je crois être passée moi aussi dans ce guet-apens et du coup, je ne me pose plus cette question.

Enfin, ces derniers temps, je me suis posée tout plein de questions existentielles et qui, on le sait bien, restent sans réponse. Mais il me fallait passer par là pour m’apercevoir qu’elles sont inutiles.

dimanche 19 septembre 2004

Sans arrêt besoin d’être rassurée, que je n’aie pas à prendre d’initiatives pour un rendez-vous, ou qu’on entame la conversation avant que j’aie à le faire me rassure. Comme ça, je crois qu’on tient à moi, et le moindre geste de sympathie à mon égard me met du baume au cœur. En ce moment, j’ai besoin que quelqu’un me prenne dans ses bras et me dise des phrases rassurantes sur le ton de la confidence. Pourtant, quand ça m’arrive, je ne sais pas quoi répondre, je ne sais plus comment déplacer mes membres, je ne sais plus que dire, comment expliquer à quel point c’est doux de se sentir entourée. Alors je reste debout, raide comme du marbre et froide comme un serpent. Tout ce que je trouve à dire est sans intérêt, manque de répartie et ferait mieux d’être passé sous silence.
Je ne savais pas quoi répondre, hier soir, quand elle m’a demandé ce qui va mal. Mes épaules tressautaient hystériquement, comme elles en ont pris l’habitude depuis quelques temps, ma voix n’était pas rauque, mes yeux à peine humides.
Il faisait très sombre, c’était marrant de voir leurs quatre silhouettes à peine dessinées et d’imaginer les expressions de leur visage. Ils m’ont fait rire avec leurs pitreries, et j’ai pu arrêter de faire mon effondrée. Je n’aime pas me montrer faiblarde comme ça, c’est tout juste bon pour être écrit, mais pas pour être vu.

dimanche 12 septembre 2004

les fleurs du mâle

Les lys perdaient de leur poudre ocre sur mon jean pendant que je les tenais fermement dans mes mains à travers l’aluminium. Mon frère, d’une poésie sans pareille, me fait remarquer qu’après tout, les fleurs ne sont que des organes sexuels multicolores. Les arbres avançaient à une vitesse folle à travers nos vitres. Nous étions bien calés dans nos sièges par le mélange de lapin, avocat, saumon fumé et charlotte au chocolat qui s’entrelaçaient dans nos estomacs.

J’ai beaucoup dormi en deux jours, pas vraiment par fatigue, plutôt par paresse, sûrement mon matelas parfumé au somnifère, comme si le monde derrière mon oreiller était encore plus féérique que le spectacle du Moulin Rouge. Pourtant, je n’ai pas rêvé de strip-teaseuses, mais d’un cadavre en décomposition, un peu momifié sur le bord, traînant dans mon jardin. Allez savoir pourquoi. J’ai un bouquin qui fait traducteur de rêves, et je crois que c’est pas de bon augure.

Je dessine aussi des trucs bizarres, comme si mon porte-mine était le portemanteau de mes peines. Ca veut rien dire, mais c’est juste histoire de lier avec le préfixe “porte”. Et puis faites pas les fines bouches, c’est pas le moment! Je dessine des trucs très tristes, quoique annônés, toujours des silhouettes maigrichonnes et des visages souffreteux. Je me la joue fille en mal de vie, (pas confondre avec la Moldavie) le coeur en berne et la tête en peine.

Pourtant non, je ne vais pas si mal, avec mon bouquet de bites à la main.

samedi 11 septembre 2004

J’ai peur de laisser reposer trop de choses sur une seule personne. J’ai peur aussi de devoir m’en détacher prématurément, avant qu’il ne voit les marques que je lui laisse, car je n’aimerais pas qu’il les aperçoive. Il aurait sûrement peur, lui aussi.

Pourquoi je suis si déplacée, si mal en point, je ne sais pas. Je ne cherche pas vraiment, je ne bouge pas pour enlever le tas de poussière qui m’encombre les yeux. Parce que je me doute bien que rien de plus beau ne m’attend derrière. Je n’ai jamais vu l’absurdité de si près, la mienne, la leur, à celle de ces gens que je croise une fois ou quotidiennement, ceux-là qui traînent eux aussi leurs humeurs sur leurs visages. J’aimerais bien pouvoir être originale dans mon état, ne pas reprendre des choses que d’autres ont déjà connu, avoir une vision totalement nouvelle. Je sais bien que ma banalité empêche ses envies de grandeur de se voir réalisées. J’ai bien trop conscience de toute cette médiocrité, de toute la moyenne qui me constitue, moi comme un autre. J’aurais bien aimé avoir une existence hors du commun, même pas pour la balancer à la face émerveillée de ces petits mécréants qui n’y connaissent rien, juste pour avoir ce sentiment d’avoir réussi quelque chose de formidable, quelque chose qui me donnerait constamment envie d’avancer toujours un peu plus et un peu plus vite.

Il y a des gens, dans le temps, qui ont inventé la catharsis, pour libérer les spectateurs d’une pièce de théâtre de toutes leurs passions. Eh bien, je décrète que ces gens-là étaient des cons. On a besoin de nos sentiments les plus forts pour avoir envie de vivre, besoin de peines à abattre pour ressentir l’envie d’être meilleur et plein d’autres choses utopiques-à-la-noix.

Et là, j’ai l’impression d’avoir écouté avec trop d’attention ma prof de français de l’année dernière. Je me sens toute vide. Complètement vide.

jeudi 2 septembre 2004

Elle

C’était sûrement une petite fille mignonne comme tout, avec un sourire désarmant et un rire cristallin.

Je vais tenter de brosser un portrait peut-être romancé, mais toujours véridique, de cette petite dame brune.

Elle habitait loin loin loin, un peu comme Shrek, sauf que là-bas, les paysages n’étaient pas toujours bien jolis et les mines pas toujours réjouies. C’était donc une jolie petite fille, qui vivait dans une grande maison avec ses deux frères et sa grande sœur, sa tante et sa cousine, et aussi sa mère qui rentrait toutes les fins de semaines. Son père n’était pas là, parti depuis bien longtemps, préférant traîner les bars et courir les femmes plutôt qu’aider la sienne. D’ailleurs, cette petite fille était “une erreur de parcours”, un petit bébé né suite à une inattention de sa maman et de son papa, alors que son père avait déjà commencé lentement à quitter le foyer familial.
Le soir, elle allait arroser les fleurs de son jardin et donner le repas à son grand-père qui n’avait plus qu’une dent, m’avait-elle raconté. La végétation était sûrement très verte et les fleurs bien colorées et la touffeur de la journée quittait doucement l’air.
Elle a grandi, comme ces fleurs dont elle prenait tant soin, peut-être un peu moins bien qu’elles, mais quelle importance? La plupart de son éducation, elle la doit à ses deux vieilles tantes acariâtres et on ne peut moins douces. Elle ne leur en tenait pas rigueur, les longs câlins qu’elle partageait avec sa maman lorsqu’elle rentrait, toujours trop rapidement, la rasseneraient comme elle le pouvait.

A l’école, elle ramassait les bonnes notes dans les matières littéraires et des un peu moins honorables en mathématiques. Elle portait de jolies tuniques blanches sur des pantalons flottants. Elle avait un beau sourire, toujours.

Je ne sais pas à partir de quand, son petit monde bringuebalant de bonheur mitigé s’est effrité. Elle ne m’a pas tout dit de cette période, c’était encore marqué au fer rouge dans sa mémoire.

A dix-huit ans, elle est partie à Saigon, rejoindre sa mère, professeur à la faculté, pour y faire ses études de Pharmacie. Elle était si contente de pouvoir être toujours aux côtés de sa mère, de rattraper toute cette enfance entrecoupée d’absences obligées. Elle a vécu deux belles années à ses côtés, même lorsque sa mère est tombée malade, elle était là. Après ces deux ans, sa maman est décédée. On l’a enterrée dans le jardin de la maison à Vinh Long, j’ai vu des photos en noir et blanc du cercueil. Ils étaient tous habillés de blanc, la couleur du deuil, là-bas.

Et puis, la guerre. Elle m’avait raconté, il y a longtemps déjà, qu’une fois, elle marchait dans les rues alarmées de Vinh Long, il faisait nuit et c’était le couvre-feu. Elle a croisé un soldat, elle m’avait dit quelle peur elle avait ressenti alors, et son soulagement quand elle s’était aperçue que c’était son frère. Naïvement, je lui avais dit qu’elle avait toujours eu de la chance. Elle m’a souri tristement, je crois.

Son père, après avoir erré entre le Viet-Nam et le Cambodge, hésitant entre être du côté de la force en place et la rébellion est finalement mort d’une balle de fusil dans sa cachette au Cambodge.

Il a fallu partir, et laisser la grande maison et les tombes aux petits carreaux bleus du jardin. Sa tante, refusant catégoriquement de les suivre, leur à donner de l’or en bijoux et l’a cousu dans leurs vêtements. Je crois qu’ils ont passé deux semaines en Malaisie dans un camp de réfugiés, Elle, sa cousine et son mari et DH, avant d’être “repêchés” par un bateau français. Ses deux frères et sa sœur, eux, sont partis avec un bateau américain.
Le bateau était surchargé, ils ont failli mourir, sûrement, des pirates leur ont volé leur or et il n’avait plus qu’un paquet de biscuits pour continuer leur voyage.

Après avoir serré la patte à Chirac (alors ministre de l’intérieur, je crois) ils ont été dirigé vers Amnellville. Quand elle a vu la ville s’étaler au loin sous ses yeux, Elle m’a dit qu’elle l’avait trouver très grande. Ce n’était qu’un effet d’optique.

Elle s’est reconstruit une vie convenable, parce que le Secours Catholique, elle ne voyait pas ça à long terme. Elle a repris ses études de Pharmacie à partir de la thèse car il le fallait bien. Elle a recontré un homme, ils n’ont pas eu énormément d’enfants, seulement deux, et son bonheur est toujours précaire. La faute à qui?

Aujourd’hui, elle vit toujours à Amnellville, elle n’est jamais retournée dans le pays de ses racines et de sa maman. La maison familiale a été vendue il y a quelques années de cela par sa soeur, qu’elle n’a jamais revu depuis, je crois. Son deuxième frère est mort en 2001, après une longue descente aux tréfonds de la médiocrité. Lui aussi, il était beau et séduisant, avec son grand sourire et son air joyeux.
Il y a peu, elle disait que retourner au Viet-Nam ne la tentait plus, qu’elle n’était pas vraiment à sa place en France et plus tout à fait chez elle là-bas. Avant, c’était son rêve.

Et c’est cette petite fleur mal en point que je vois tous les jours se fatiguer à son boulot inintéressant. Elle a même acheté un bouquin “Comment vivre heureux?” et a marqué sur la dernière page “Suis-je heureuse? Malheureuse? Un peu des deux?”.

S’il fallait que je t’achète des bouquins pour que tu retrouves ton sourire des beaux jours, Maman, je crois bien que je le ferai.

mercredi 1 septembre 2004

esprit es-tu là?

“-Pour laver un affront et essuyer un échec, on utilise quoi?
-Mieux vaut passer l’éponge.”

Hahaha.

vendredi 27 août 2004

Rapport ambigu avec la foule.
Au sein de la masse, on se sent invisible et plus à l’aise. Mais quand, au gré des carrefours, elle se disloque et vous abandonne à vous même et aux autres, c’est le même cinéma qui recommence.
Je pensais qu’à Paris, l’anonymat avait un bon goût, qu’il est fort agréable de marcher et de chanter en même temps, mais il y a parfois ce regard acerbe te descendant le long de la silhouette et c’est la même scène qui reprend, on se sent à nouveau nul et nu. C’est pourtant idiot, il suffit de garder la tête haute et de prendre un masque impassible et imperméable aux autres.

Ça marche pas.

mardi 6 juillet 2004

fiertés

Une bonne petite soirée, à l’improviste, à l’arrache, comme ça. Mon frère qui insiste lourdement pour que je l’accompagne au ciné, avec son pote, il me dit “viens, il paraît qu’il est marrant, ce film”. Vous savez, le 2 avec des petites antennes. Bon, je le suis, ça m’ennuie un peu, y avait Zodiaque ce soir-là, quand même, merde. Même pas le temps d’avaler ma salade, il me dit “allez dépêche-toi, on va être à la bourre!” “Tu me paies l’entrée hein? T’es sûr?” Parce que sept euros cinquante pour une daube, ça me ferait mal. Juste le plaisir d’aller au ciné avec cette andouille. Avant d’entrer dans le ciné, il me dit “surtout, quand tu vois mon pote, tu rigoles fort et tu te fous bien de sa coiffure”. Ho non, j’ai pas osé, j’aime pas me moquer des gens, c’est pas bien. Mais c’est vrai qu’elle est marrante sa crête.
On a juste le temps de s’asseoir sur les pop-corns moisis au-dessus des sièges que les lumières s’éteignent, et qu’un enfant fait “chuuuut” en riant doucement parce que personne ne sait que c’est lui qui a osé le faire. Mon frère l’imite.
Les bandes-annonces, que des dessins animés, bien évidemment, pour insister lourdement sur le fait qu’on a dépassé l’âge depuis quelques temps d’attraper le pompon dans les manèges.
Comme d’habitude, en sortant de la salle, je ne me souviens presque plus du film, juste que les allusions sont assez marrantes et que les yeux du chat quand il fait son mignon sont troublants. A vingt-deux heures, on était de retour chez nous.
Personnage A m’appelle, me dit qu’elle s’est totalement plantée en français. Conclusion pertinente : “Y’a les résultats?”. Je cours tel un aigle sur une souris (ouais, elle est chouette ma comparaison, je sais) sauf que la mienne, elle est rattachée au PC (arf arf, je suis un précurseur dans mon genre), mes mains tremblent, mon front se moitifie, mon regard se trouble, et puis, la révélation. La jubilation, enfin une réussite à la fin de cette foutue année. Je connaissais déjà ma note d’oral depuis deux semaines et j’en étais honteuse, moi qui m’appuyait fortement sur ses points, qui voulait relever le défi de mon père avec brio, avoir plus que 15 et 15. Avec ce 14, je me suis dit que j’étais déjà bien mal barrée et qu’il allait pouvoir se rengorger sur sa magnificence, j’étais pas fière. Surtout que l’écrit, comme j’avais oublié ma montre et que j’osais pas demander l’heure trop souvent à la dame qui passait entre les rangs, j’étais loin d’en être satisfaite. Je n’ai fait que deux parties au lieu de trois, et la deuxième est deux fois plus longue que la première, et je n’ai même pas suivi le brouillon, j’ai laissé mon esprit surhumain divaguer et me trouver des trucs super chouettes à foutre à la fin. Bref, c’était bâclé. Je me suis dit que jamais plus je ne pourrais regarder mon père en face, ce genre de choses. Et puis là, hier soir, vlan. J’ai failli m’écraser le crâne au plafond, enfin une note comme j’en veux. Ce ne sont que deux petits chiffres mais qui en disent beaucoup. Et ce couple-là, je peux dire que j’en suis fière. Ce n’est que le début, je sais, mais autant bien commencer, car l’année prochaine, je ferai moins ma crâneuse.

Pour fêter sa première paye, mon frère m’a embarquée avec lui dans l’achat d’une paire de lunettes de soleil. Je me suis auto-nommée conseilleuse en chef. Après avoir essayé une vingtaine de modèle à peu près “identiques sauf que”, il a choisi celles-là (hein qu’elles en jettent) et nous sommes repartis tout guillerets et ragaillardis (ils vont bien ensemble ces deux-là.) En passant, je suis allée sans espoir à la librairie juste pour le plaisir de me dire que c’est vraiment des nazes à Amnellville et qu’ils sortent les bouquins trois mois après leur date de parution, mais j’ai vu la tranche (et non pas la tronche, arf arf, c’est que du bon ce soir) du nouveau Nana, et là, c’était le comble du bonheur. On est repartis dans notre petite voiture rouge avec Gouge Away, U-Mass et leurs amis très forts en ouvrant les vitres en grand, même si on a pas des autocollants marqués “Tuning” à l’arrière, pour prouver que nous aussi on a la classe.

Un air me trotte dans la tête.

Ce n’était rien qu’un peu de miel
Mais il m’avait chauffé le corps
Et dans mon âme il brûle encore
À la manière d’un grand soleil.

”Être comblé”, ça veut sûrement dire qu’il n’y a rien à ajouter.

lundi 5 juillet 2004

échecs relationnels.

Un peu plus d’un an que je raconte ma vie à un écran. Et j’ai la dérangeante sensation, que finalement, rien n’a vraiment changé depuis. Tous les personnages B sont loin maintenant, de nouveau. La scène se vide tout doucement. Bientôt, je n’aurais plus rien à raconter en me rapportant à d’autres, un peu comme au début de l’histoire. Mais ça ne me rend plus aussi triste, non, vraiment plus. J’en reviens toujours aux mêmes problèmes, mais avec d’autres remèdes que ce mal-être que je trimballe un peu, comme tout le monde, sans qu’il ne m’empêche d’être. Bref, on s’habitue.
Un peu plus de distance entre personnage B et moi, un peu de ma faute, un peu de la sienne, et voilà où on en est. Je ne m’en fais pas trop, ça reviendra sûrement un jour, toujours de cette manière un peu crispée, et je me dirais toujours que “c’était mieux avant” mais on n’y peut rien, c’est tout. Je ne peux que constater. Mais tout ce qu’on a vécu ensemble était réussi, y a pas à dire et je garde tout ça bien dans un creux de ma cervelle, par là. Je n’ai aucune nouvelle du personnage B’ depuis son deuxième coup de téléphone pour savoir si je voudrais partir chez son père avec elle. J’ai été aimable, tout en soulignant que j’ai beau ne pas avoir énormément d’amis, je ne vais pas venir en accourant quand ça arrange l’autre, alors que ce même autre n’a pas daigné passer du temps avec moi pendant plusieurs mois. Dans le langage courant, on dit “laisser tomber” et ça veut tout dire. Comme un poids encombrant, un caillou dans sa chaussure. Relations yo-yo qui te reviennent dans la gueule, juste quand tu as réussi à t’en défaire.
Ce qui est bien dans les vacances d’été, c’est que tu n’es plus obligé de voir tout un tas de têtes, de faire semblant d’être heureux de partager le même oxygène alors que t’aurais plutôt envie de leur dire de la fermer et de les balancer dans les airs loin loin comme Naru fait avec Keitarô et même qu’il fait “chting” dans le ciel bleu. Je me rends compte que quand je sors, comme hier après-midi, je ne suis qu’avec personnage A, et les autres, je ne les croise que très rapidement, le temps d’un salussava. “Je n’ai plus d’amis”, c’est ce que je me répète sans cesse, enfin, souvent. Ce à quoi, mon cher psychologue à domicile (mon père) me répond “s’ils ne sont plus là, c’est que ce n’était pas de véritables amis”. Alors voilà, ils ne sont plus là, et de longs monologues fermés s’annoncent. Enfin, peut-être pas. Je vais continuer ma vie par procuration avec tous mes ”écrans”. Mot ambivalent car il peut signifier “cacher quelque chose”, “empêcher de”. Ça s’trouve, derrière, c’est pas mieux.

vendredi 18 juin 2004

sortie

J’ai introduit un personnage un peu trop vite, je lui ai donné beaucoup d’importance dès le départ, alors qu’il n’y en avait pas lieu. Disons que c’était une personne que je considère comme un véritable ami, au sens le plus limpide du mot. Je pensais aussi que c’était totalement réciproque. Je ressentais pour lui le même sentiment que pour mon frère, et Dieu sait, enfin, je le sais même mieux, combien mon frère compte pour moi.
Hier, je lui ai dit tout ça, parce que ça me tracassait ces regards fuyants, ces absences de dialogue, ces sourires contrits pour éviter de me voir. Je lui ai dit combien il comptait, il était très étonné. Je me suis sentie triste après ça. Mon frère était dans ma chambre, il squattait ma chaîne et mon lit. J’ai fermé la porte, et puis je suis allée m’asseoir sur la chaise. Il m’a dit “qu’est-ce qui va pas? t’es toute…” en mimant une figure boudeuse. “Ben rien!” Il s’est levé et puis il m’a dévisagé, il a plaisanté, fait l’idiot, il m’a fait sourire. “Raconte”. Je lui ai expliqué en deux phrases, ce qui ne rendait pas compte de toute la gravité de la situation (!) il a dit “mais c’est pas grave, en plus, t’as les larmes aux yeux, ça en vaut pas la peine.” Non, il avait bien raison, ça n’en valait rien.
Je me suis montée à la tête en pensant que j’avais trouvé un ami, mais qui finalement s’est éloigné petit à petit, comme les autres.
Les mots ne sont jamais porteur de toute leur signification hors du papier.

mardi 15 juin 2004

"un coeur trop plein dans un monde trop vide"

Il faudrait lire tout ça comme si c’était un théâtre que j’écrivais. Mon propre théâtre. Je fais comme si les personnages évoluaient grâce à mon bon vouloir, comme si mon univers était vague, que chacun peut se l’imaginer blanc ou noir, alors que la réalité est plus subtile que ça. J’aimerais parvenir à décrypter tout, avoir le sentiment d’avoir réussi, tout simplement.
Ca paraît être une entreprise bien pompeuse, alors qu’en fait, j’essaie pour la deuxième fois de me cerner. Mon premier journal était celui d’une adolescente peu sûre d’elle, hésitante, peureuse, renfermée. Je voudrais offrir une autre image de moi à présent, en espérant qu’elle reflète ma réalité. Dans ce premier journal, j’étais hantée par la solitude, je crois. Aujourd’hui, j’ai à peu près pigé le truc ; on est forcément seul, une entité indépendante physiquement mais accro d’une certaine manière à l’extérieur, que ce soit des personnes, des objets. J’ai voulu me persuader que j’étais pas comme tout le monde, que j’étais capable de me passer de cet extérieur. Foutaises. Présomption. Réussir à percer l’impasse.

Me voilà autrement. Les mêmes personnages m’environnent, mais avec d’autres noms accolés et d’autres sentiments à côté. Je vais maintenant avancer plus sûrement, je crois. Même si les passages que j’ai recopiés de mon carnet ne sont pas ce qu’il y a de plus stable. Je peux pas encore trop m’asseoir sans tomber. Sûrement que c’est impossible de jamais se rétamer.

J’entreprends une autre mission, un autre point de vue. Je n’ai aucun projet en tête, je sais juste que tout ça, c’est des foutaises.