A chaque fois, c’est la même chose, et il n’y a que dans ces circonstances qu’on se parle, ou du moins, que je lui parle.
Il commence par me demander ce que je souhaite faire l’année prochaine, ce qui sonne beaucoup plus pressant que “plus tard". Je lui réponds que médecine me tenterait bien et il me rétorque que ça demande une masse énorme de travail, ce dont je suis consciente, mais pas forcément capable d’assumer. Pendant ce temps, on marche sur le chemin gravillonné de blanc, mon bras droit maintenu par le crochet formé par l’angle de son coude gauche. Et puis, il projette sur moi tout ce qu’il aurait voulu être, et à force, j’y adhère et ses idéaux se font miens. Dans la mesure du possible, bien entendu, car l’utopie est douloureuse sur le retour. On balance quelques débats sur de grandes idées et ça dérive vite sur d’autres sujets, si bien qu’on n’atteint jamais la conclusion.
Il rêve de grandes choses, mais à part ça, je ne lui connais pas d’autres pensées. Il ne parle jamais de lui, je ne sais pas comment il fait. Je lui pose parfois des questions mal tournées sur ce qu’il était avant que je naisse, il reste coi ou détourne subtilement l’objet de la question. Je ne me rends compte du stratagème que trop tard et ne trouve plus utile de reformuler l’interrogation.
J’aimerais bien l’emmener dans le Sud, un mât provençal avec des ânes dans un pré, comme il en rêve. Comme j’en suis incapable, on va juste se promener tous les deux. Ses yeux, les mêmes que ceux d’un gamin, sont brillants et semblent heureux. Mais je ne sais toujours pas ce qu’il a dans la tête, ce silence obstiné demeure.
samedi 30 octobre 2004
solitude du promeneur rêveur
jeudi 28 octobre 2004
Plus tard, je serai Superman (mais pas maintenant)
Rester enfermée chez moi de mon plein gré me donne l’impression de manquer quelque chose à chaque instant. Impression de passer à côté d’un truc formidable en restant ici à mater des films plus ou moins chouettes. J’ai beau me raisonner, me dire que si je sortais, je m’ennuierais bien plus, et je perdrais mon temps. Alors, je ne sais pas ce qu’il me faut pour que j’ai la satisfaction du devoir accompli, en un peu moins solennel, j’aimerais bien savoir ce que ça fait de se sentir pleinement satisfait de soi.
Cette idée de l’auto-contentement me fait venir à l’esprit l’image d’un vieux bonhomme gras du bide affalée dans un fauteuil avec une bière à la main, avec un sourire béat sur sa face bouffie. C’est vrai que ce n’est pas vraiment ce à quoi j’aspire, mais c’est tout ce que cela m’inspire (notez la subtilité du contraste.)
C’est peut-être d’avoir visionné Carnet de voyages de Walter Salles mardi soir qui m’a révolutionné la tête à petits coups de grandiloquence des idées et de noblesse d’esprit. Oh, ça ne durera pas, c’est certain, ce que ça m’insuffle est paradoxal, d’un côté, l’idée d’avoir une existence plate, morne et inutile et de l’autre, la certitude de ne pas avoir à être un héros pour changer les choses, aussi infime soit le changement.
Je ne crois pas à la destinée et toutes ces bêtises, il suffit d’un peu de volonté pour gouverner sa vie comme bon nous semble, et ça doit être ça qui me fait défaut.
Qu’est-ce qu’il ne faut pas se dire pour trouver la force d’aller rincer son bol de thé.
lundi 25 octobre 2004
un dimanche plein de rebondissements
Après avoir laissé dix sonneries, quelqu’un se décide enfin à décrocher.
C’était pour moi. C’était Cédille, pour me relater sa soirée nulle de la veille. J’entends sa voix trembler au bout de quelques minutes et lui propose qu’on se voit dans l’après-midi. Il faisait bougrement (oui, oui, bougrement) bon en ce dimanche, et je n’avais pas envie de rester chez moi à somnoler comme une baleine.
Je suis très fière de ne pas y être allée, à cette soirée-beuverie qui devait se poursuivre en boîte, un espèce de tas de tôle dans lequel des tas de corps gigotent en buvant de l’alcool. Et l’alcool, c’est mal, qui plus est, en gigotant de la sorte, ça doit pas favoriser son assimilation dans l’organisme. J’avais prévu le plan foireux consistant aux parents “je dors chez Untel” en étant habillée comme une nonne avec en fait, des fringues bien plus minimalistes en dessous. Alors, en m’imaginant de la sorte, j’avais réussi à extrapolé le stéréotype dont j’allais être le jouet jusqu’à la suite de la soirée en question. Et je suis presque persuadée d’en avoir des souvenirs, même si je n’y suis pas allée finalement, tant ces prédictions étaient réalistes, et encore en plus, confirmées par quelqu’un me connaissant un peu trop bien. D’ailleurs, les échos dont on m’a informée sur la tournure qu’a pris cette soirée vont dans le même sens que ce que je craignais, et je suis de plus en plus fière de ne pas y avoir participer.
En plus, c’est bien connu, les filles entre elles adorent se faire des coups de putes. Et Cédille en a été une victime en ce samedi soir, et c’est moi qui ai eu la dure mission de recoller les morceaux puisque j’étais neutre dans l’histoire. Hop hop, je ressors ma psychologie de magazine “mais tu sais, elles ont sûrement pas dû le faire exprès, si elles t’ont laissé en plan, c’est un malentendu déplorable” alors que je me doutais bien que c’était sûrement volontaire de leur part. Mais j’allais pas le dire à Cédille, quand même, il faut un peu de parcimonie et de non-dits dans ce genre de discussion-consolation.
On a bu une bière à la paille parce que c’était la fête de la bière à Amnellville, ou en tout cas dans le troquet où nous avons discuté, et comme c’était le dernier jour, on ne pouvait pas manquer une occasion pareille. En même temps, même sans Fête de la Bière (pardon, j’avais oublié les majuscules plus haut, ça donne tout de suite plus de contenance à la chose) on a le droit d’en boire, mais ne pas en boire à cette occasion précise, c’est tout de même dommage. Après avoir tenu une réflexion d’une telle pertinence, on s’est rendues au Marché Couvert d’Amnellville où il y avait des dégustations gratuites de sablés et de pâtés de truite. C’est toujours marrant de piquer plein de bouffe et de se barrer ensuite en remerciant bien poliment les gens qui croyaient trouver en nous des clients potentiels. Enfin, je trouve ça marrant, je sais pas si d’autres partagent cet avis, hein. Et puis je m’en fous, là n’est pas le problème.
Au fait, c’était quoi le problème?
lundi 18 octobre 2004
Ma grande hantise, ça a toujours été de me faire apprécier par les gens. Et parfois, je m’arrête avant d’exécuter un geste en me demandant “oui, mais, si je fais ça, est-ce que ça va lui plaire? est-ce qu’il va pas me prendre pour une abrutie finie?” alors, je cogite, et pendant ce temps-là, il m’apparaît hors propos de faire ce dont j’avais l’intention, initialement. Et ce bon vieux raisonnement à-la-con (si si, on peut le dire) m’amène à ne plus rien faire du tout et à rester prostrée bêtement en attendant qu’on me demande “mais qu’est-ce qui ne va pas ma pauvre petite?” tout ça pour avoir le bonheur de détourner la tête fièrement en articulant d’une voix rauque “non, non rien” en retenant bravement trois pauvres larmes.
Surtout que rien ne va mal, vraiment, c’est juste que je fonce bille en tête (je l’aime bien celle-là) avec l’idée en tête (ça en fait beaucoup pour une si petite capacité crânienne) que je suis au fond du gouffre, rien ne pourra me sauver blablabla.
Alors, dans l’histoire, je ne sais toujours pas si telle ou telle personne m’apprécie ou non, mais je m’en fiche un peu, et ça ne m’empêche plus d’être moi-même (je crois que je vais déposer un brevet sur cette phrase, je risque de la faire voler par Lorie).
mercredi 6 octobre 2004
théâtre allitée (hahaha)
Jouer à être vide et à mettre ma voix et mes gestes au service d’une personnalité imaginaire, d’une vieille bonne femme parlant de sa robe et de ses sourcils, de ses petites manies aussi et mettre de côté la question du “comment je suis” quand je lis ses mots, faire croire que cette femme hurle alors que moi aussi je m’y mets, exagérer les intonations sortant de ma gorge pour que, lorsqu’elles arrivent à leurs tympans, elles paraissent drôles ou simplement crédibles.
Regarder ce plafond avec l’odeur du linoléum orange sur le dos, éviter de laisser les yeux sur la lampe brillante et me concentrer sur le calme qui m’habite à ce moment, imaginer le noir profond dans ma tête et penser que parfois, je peux être quelqu’un d’autre.
mardi 5 octobre 2004
remue-méninges
Parfois, je me dis que je n’arriverais jamais à me sortir vivante de cette apathie qui m’enveloppe gentiment depuis plusieurs jours. Je me dis que je sais maintenant pourquoi, quand j’étais petite, je pensais ne jamais arriver à l’âge adulte. Je me dis que je suis une petite poussière insignifiante par rapport à l’immensité de l’humanité, que ma vie n’est qu’un vaste champ de runes indéchiffrables dont je couvre inlassablement les pages de mon carnet avec un âne bleu sur la couverture. Et je ris intérieurement, j’imagine une petite face hilare et un petit rire fou l’accompagnant.
Ensuite, j’applique la méthode EPM. Et Puis Merde. Elle ne fonctionne pas à plein temps mais crée une illusion embobinant ceux qui m’entourent et moi-même par la suite. Ces réalités que je m’applique à voir toutes en même temps, elles sont bien toujours là, et il n’y a que moi pour les changer, rien ne sert de pleurnicher, mieux vaut en pâtir à point. Tout ça pour dire qu’au d’étaler ma déprime sur une longue période, je me prends tout dans la tête sur une durée assez courte (par rapport à la vie du soleil, de l’apparition des cellules eucaryotes sur Terre, tout ça…) mais fortement douloureuse pour mon petit esprit n’ayant connu que dix-sept années de vie.
Avant, je me demandais pourquoi il y avait des gens dépressifs dans notre belle société pleine de fric et de tout-ce-dont-on-a-besoin. Je n’ai pas trouvé de réponse, mais je crois être passée moi aussi dans ce guet-apens et du coup, je ne me pose plus cette question.
Enfin, ces derniers temps, je me suis posée tout plein de questions existentielles et qui, on le sait bien, restent sans réponse. Mais il me fallait passer par là pour m’apercevoir qu’elles sont inutiles.
