Ses pupilles voilées vont et viennent d’un coin à un autre du plafond blanc, on en revient toujours aux mêmes histoires, je sens la rue poussiéreuse et chaude dans ses phrases, je retrace ses pérégrinations insomniaques avec elle quand elle me dit les disputes, les objets qui volent ou alors la bonne odeur des plats concoctés par sa mère, sa cigarette de midi et ses habitudes de femme occidentalisée, je pressens son regard admiratif et aimant dans ses bribes de souvenirs qui ne la lâchent jamais. Cette fois, elle ne s’interromp pas pour me dire qu’elle m’expliquera plus tard, sûrement que je suis maintenant assez grande pour comprendre. Elle me confie en bloc les moments de solitude auxquels personne ne pouvait remédier, les envies subites de partir et de tout laisser en plan quand j’étais enfant, les pleurs à n’en plus finir : ses yeux toujours brumeux, ça doit être pour ça.
Elle me parle de vase qu’il ne faut pas trop remuer, pas tout de suite, alors que c’est à peu près décanté maintenant, “ce n’est pas encore le moment de retourner là-bas, je ne veux pas retrouver toutes ces choses dont j’ai réussi à me défaire enfin. Tu sais, j’ai passé deux tiers de ma vie à pleurer, je me dis que maintenant ça suffit non? Il m’en reste un tiers, petit ou long, je ne peux pas savoir, mais je peux pas le laisser prendre la même tournure.” Ses intonations se font dures ou se veulent sûres d’elles. Elle me dit qu’elle n’est pas douce comme femme, je ne sais pas d’où lui vient cette idée, je rétorque qu’elle n’est pas comme ses tantes qui l’ont élevée, loin de là. Elle prend un air étonné en pointant son regard vers moi.
Au sein de ses épanchements, elle me dit simplement qu’il n’y a pas mieux que l’expérience personnelle, l’endurance dans les épreuves pour grandir et apprendre à ne plus souffrir autant par la suite.
Nous apprendrons ensemble hein? Je vais m’efforcer à ce que tout le temps qui nous reste à toutes les deux soit très doux, je te le promets.
mardi 21 décembre 2004
maman
jeudi 2 décembre 2004
le café de treize heures chez C.
Des feuilles de cours bariolées de rouge, la longueur du trait témoignant de l’indignation du professeur devant telle ou telle ineptie, des emballages dépouillés de leur biscuits par rangées de quatre, ça sent la peau de mandarine et l’écran de l’ordinateur montre une vue d’ensemble d’un stade de foot. Sur la pointe de mes chaussettes noires, je m’assure une prise au sol pour atteindre le petit carré intact où je pourrais poser ma carcasse, je m’avachis donc de tout mon long sur le moelleux de son édredon bleu, la nuque un peu plus haute que le reste en raison de son lit défait ou non-fait. Il répète trois fois en l’espace de cinq minutes qu’il est nécessaire de mettre de l’ordre dans son foutoir, et bordel où est passé ce classeur. Comme à chaque fois que je viens chez lui entre midi et deux, il verse de l’eau bouillante dans deux verres avec du café lyophilisé dans le fond, deux sucres pour lui, moins d’eau pour moi.
Il tourne en rond, soulève d’un air désespérément sceptique un boîte en carton et m’indique par un “ah” rassuré qu’il a enfin retrouvé l’objet de sa quête. Je ferme les yeux, j’aimerais me faire avaler par son matelas tant je suis fatiguée, Lou l’appelle, il répond de sa voix spécialement prévue à cet effet et décidément, ils sont terriblement mignons. Je me relève prestement, ça tangue, valse nauséeuse d’une durée approximative de quelques secondes. Il me dit “il serait peut-être temps d’y aller cocotte” et ça lui donne un air de proxénète mal appliqué. Le temps de lasser mes chaussures paquebot en laissant le plus de surface corporelle s’étaler sur le sol, je me relève enfin, et on est reparti.
