Il n'y a pas d'explication plausible à donner à ma décision. Je le lui ai avoué, je ne sais pas le pourquoi de tout ça, ce qui s'est rompu en quelques semaines. J'ai mis de longues minutes à faire sortir la phrase de mes pensées, rendre les mots intelligibles et tangibles. Après une demi-heure, j'ai réussi à les murmurer en m'enfouissant dans l'oreiller, et puis, sur le balcon, après qu'il ait fini sa cigarette, c'est sorti. Parce que le silence devenait glauque et qu'il n'y avait pas d'autre issue possible.
Il a dû lire dans mes pensées et m'a demandé si je voulais qu'il me ramène à mon appartement. Une fois en bas de chez moi, il m'a proposé de me rendre mes clés, joignant le geste à la parole avant même que j'aie eu le temps d'ânonner un vague acquiescement.
Depuis trois jours, j'essaie de me remémorer tous nos bons moments, tout ce qui nous a unis pendant ces trois petites années. Je me souviens du bac, de la soirée où il s'est enfui quand la discussion le blessait, quand j'ai hurlé son nom, les pleurs de C. qui pensait avoir foiré ses épreuves, l'amour sur l'aire de jeux près de son ancienne école maternelle, les aveux sur ce qui me rendait triste parfois, ma première année universitaire où on ne se voyait quasiment pas, la deuxième première année de médecine, la détente un peu, nos appartements respectifs, les repas chez ses grands-parents, les quelques samedis après-midi en ville tous les deux, sa gentillesse et sa patience, cette troisième année tronquée.
Il y a aussi eu les froids récurrents quand je préférais passer du temps à Amnellville sans lui, l'ennui mortel parfois, la routine, le manque d'entrain, l'amour sans orgasme.
Ça ne devrait pas suffire pour prendre une telle décision, il m'a dit qu'il avait fait de son mieux, qu'il ne voyait pas ce que je pouvais lui reprocher. C'est cet ensemble un peu vide par endroits qui m'a poussée, c'est le fait que je ne peux pas faire semblant de l'aimer quand ce n'est plus lui qui occupe mes pensées. Je ne me sentais plus heureuse avec lui, j'aurais pu attendre que la crise passe, qu'il finisse son année de concours pour voir si le futur pouvait être plus intense. Il répond avec énervement que si nous ne sommes pas capables de surmonter l'épreuve aujourd'hui, ça ne pourra pas être mieux plus tard. "Dis-moi ce dont tu as réellement envie. Dis-le que tu n'as plus envie de continuer". Oui c'est ça, l'envie a disparu. Aussi stupide que cela puisse paraître, je n'ai pas envie de voir ce que l'avenir aurait pu nous réserver. Je ne me sens pas le courage d'arrondir les angles, de chercher plus loin que le bout de mon nez, je ne veux pas faire d'effort. Il conclut que je ne suis pas encore prête à m'investir dans une relation sérieuse, que je suis encore trop attachée à mes parents et qu'il faut que je fasse ma crise d'adolescence. "Je ne trouve pas sain que tes parents se reposent sur toi comme ça, j'ai l'impression que tu es la psy de la famille. Ce n'est pas à toi de gérer leurs problèmes. Pour toi, c'est clair, ce sont eux qui passent en premier. Pour moi, non, c'était toi. Et ça ne pourra jamais fonctionner de cette manière. Tu sais que je suis prêt à m'engager." Moi aussi, j'ai espéré ça pendant un temps, je lui faisais répéter qu'on serait toujours toujours ensemble, il me répondait qu'on ne peut pas en être sûr, mais je voulais qu'il me le dise, quitte à mentir. Je voulais être rassurée à tout prix, bêtement. Il me dit que je ne peux pas tout planifier, qu'il faut que j'arrête avec ça.
Je fais peut-être une grossière erreur mais pour le moment, je ne regrette pas mon choix.
[The Sunday Drivers - Little Heart Attacks]
