Il règne une brume épaisse, un peu inquiétante quand le soleil peine à se lever. Je marche au bord du canal qui prend des airs mystérieux, propice à des péripéties plus ou moins noires. J'écoute The Puppini Sisters, ce qui tranche brutalement avec cette impression d'irréalité unicolore. Je consulte la feuille sur laquelle j'avais soigneusement noté le nom des rues à emprunter, mais les panneaux indicateurs se raréfient au fur et mesure que je m'éloigne de la zone citadine que je connais à peu près. Je traverse ensuite une zone industrielle zebrée par la nationale, marchant sur le trottoir défoncé avec l'intuition grandissante que je me trompe de chemin. De longs bâtiments froids en préfabriqué, des camionnettes qu'on décharge, mais pas de trace de cette tour où je suis censée apprendre l'oxygénothérapie ce matin.
Malgré le flux des voitures à quelques mètres, le gros bruit par dessus la musique, je me sens bien, j'ai l'impression de vivre une aventure après cet ennui collant des derniers jours. Je m'apprête à retourner sur mes pas, rentrer chez moi avant que la portion de trottoir ne cède définitivement aux quatre roues. Puis, j'entends une voix humaine qui semble vouloir attirer une attention, j'attends le troisième "eho" avant de me sentir franchement concernée, bien que je sois la seule piétonne à pouvoir être hélée. Je me retourne une deuxième fois et aperçois le type de mon groupe de TP qui semble être aussi sociable que moi (signe flagrant : il ne dévisse pas ses écouteurs jusqu'à temps que le prof ait commencé son cours. Je m'étais dit en début d'année que ça pourrait être bien de lier connaissance avec lui mais il n'avait vraiment pas l'air ouvert, même à une asociale, alors j'ai abandonné.) Je monte dans sa voiture, un peu penaude. Il me dit qu'il est aussi perdu que moi mais qu'on finira bien par trouver.
Et c'est amusant comme à partir de ce moment-là, j'ai considéré qu'on avait sympathisé. Juste parce qu'il s'est arrêté pour me faire monter dans sa voiture, je me suis dit "chouette, maintenant, j'aurais quelqu'un avec qui papoter un peu avant les TP, ma vie a changé". Alors j'ai raconté tout ce qui me passait par la tête parce que j'étais confiante et contente qu'il m'ait prise en charge (au sens propre du terme, en fait) comme si on était potes depuis des décennies. Il a même ri à mes remarques, lui que j'ai toujours vu fermé comme une huître.
Mais en dehors de ce contexte de matinée brumeuse et sans cette solidarité dans la quête de la Tour (elle mérite bien une majuscule, après toutes ces péripéties) en sera-t-il de même? Une fois de retour à la fac marron et triste, oserai-je lui reparler comme si nous avions réellement sympathisé, je veux dire, avec réciprocité, parce qu'après tout, je n'en sais rien, ce n'étaient peut-être que des rires nerveux, de circonstance.
Nous le saurons la semaine prochaine.
Parce que pour lier une amitié, il faut que la force soit maintenue des deux côtés de la corde, n'est-ce pas. Sinon, il y en a un qui s'écroule, à cause de l'attraction terrestre, emportant avec lui tout le poids de ses espoirs déçus. Lui qui avait mis tant de temps à se persuader qu'il pouvait se laisser aller en arrière à tirer comme un perdu sur la corde, qu'il ne pourrait pas tomber puisqu'une une force égale lui était opposé, de l'autre côté.
Mais ceci est une autre histoire.
