A chaque fois, c’est la même chose, et il n’y a que dans ces circonstances qu’on se parle, ou du moins, que je lui parle.
Il commence par me demander ce que je souhaite faire l’année prochaine, ce qui sonne beaucoup plus pressant que “plus tard". Je lui réponds que médecine me tenterait bien et il me rétorque que ça demande une masse énorme de travail, ce dont je suis consciente, mais pas forcément capable d’assumer. Pendant ce temps, on marche sur le chemin gravillonné de blanc, mon bras droit maintenu par le crochet formé par l’angle de son coude gauche. Et puis, il projette sur moi tout ce qu’il aurait voulu être, et à force, j’y adhère et ses idéaux se font miens. Dans la mesure du possible, bien entendu, car l’utopie est douloureuse sur le retour. On balance quelques débats sur de grandes idées et ça dérive vite sur d’autres sujets, si bien qu’on n’atteint jamais la conclusion.
Il rêve de grandes choses, mais à part ça, je ne lui connais pas d’autres pensées. Il ne parle jamais de lui, je ne sais pas comment il fait. Je lui pose parfois des questions mal tournées sur ce qu’il était avant que je naisse, il reste coi ou détourne subtilement l’objet de la question. Je ne me rends compte du stratagème que trop tard et ne trouve plus utile de reformuler l’interrogation.
J’aimerais bien l’emmener dans le Sud, un mât provençal avec des ânes dans un pré, comme il en rêve. Comme j’en suis incapable, on va juste se promener tous les deux. Ses yeux, les mêmes que ceux d’un gamin, sont brillants et semblent heureux. Mais je ne sais toujours pas ce qu’il a dans la tête, ce silence obstiné demeure.
