mardi 21 décembre 2004

maman

Ses pupilles voilées vont et viennent d’un coin à un autre du plafond blanc, on en revient toujours aux mêmes histoires, je sens la rue poussiéreuse et chaude dans ses phrases, je retrace ses pérégrinations insomniaques avec elle quand elle me dit les disputes, les objets qui volent ou alors la bonne odeur des plats concoctés par sa mère, sa cigarette de midi et ses habitudes de femme occidentalisée, je pressens son regard admiratif et aimant dans ses bribes de souvenirs qui ne la lâchent jamais. Cette fois, elle ne s’interromp pas pour me dire qu’elle m’expliquera plus tard, sûrement que je suis maintenant assez grande pour comprendre. Elle me confie en bloc les moments de solitude auxquels personne ne pouvait remédier, les envies subites de partir et de tout laisser en plan quand j’étais enfant, les pleurs à n’en plus finir : ses yeux toujours brumeux, ça doit être pour ça.
Elle me parle de vase qu’il ne faut pas trop remuer, pas tout de suite, alors que c’est à peu près décanté maintenant, “ce n’est pas encore le moment de retourner là-bas, je ne veux pas retrouver toutes ces choses dont j’ai réussi à me défaire enfin. Tu sais, j’ai passé deux tiers de ma vie à pleurer, je me dis que maintenant ça suffit non? Il m’en reste un tiers, petit ou long, je ne peux pas savoir, mais je peux pas le laisser prendre la même tournure.” Ses intonations se font dures ou se veulent sûres d’elles. Elle me dit qu’elle n’est pas douce comme femme, je ne sais pas d’où lui vient cette idée, je rétorque qu’elle n’est pas comme ses tantes qui l’ont élevée, loin de là. Elle prend un air étonné en pointant son regard vers moi.

Au sein de ses épanchements, elle me dit simplement qu’il n’y a pas mieux que l’expérience personnelle, l’endurance dans les épreuves pour grandir et apprendre à ne plus souffrir autant par la suite.

Nous apprendrons ensemble hein? Je vais m’efforcer à ce que tout le temps qui nous reste à toutes les deux soit très doux, je te le promets.