2.
Passé une mauvaise nuit, j'avais sommeil pourtant, vers 22 heures, plus envie de lire, l'attention n'y était plus. Alors, éteint la lumière pour rêver d'un monde meilleur. 22 heures 45, mon portable sonne, c'est un message d'Aurore qui remplace les "o" par des zéros, me demande si je vais bien, qu'on ne s'est toujours pas revues en tête-à-tête depuis le temps qu'on se l'était promis.
Bien.
Réveillée à nouveau vers 1 heure alors que je pensais qu'il devait être 3 heures au moins. Plus sommeil, pas envie d'allumer la lumière mais je m'y résous tout de même. On ne fait pas toujours ce qu'on veut dans la vie. Mon père m'avait redit hier quand on se promenait avec le chien que la vie est faite de renoncements, ce qui ne m'arrange pas vraiment.
Plus tard, de retour à la maison, il lit la quatrième de couverture du livre qu'il vient d'emprunter : "Et tant d'autres que domine le vrai (peut-être) héros hamsunien, le rêveur Bärdsen qui passe son temps à "philosopher" sur la vanité de l'existence et l'indifférence du destin." C'était bien tourné alors je me suis dit qu'il fallait que je le note.
Passé une bonne journée en compagnie de mon père hier, j'essaie de faire comme lui, de ne plus me départir de mon calme et d'arrêter de balancer des grossièretés pour rien.
3.
Je viens de bloquer l'accès de ce blog à quiconque, autant dire qu'il perd toute utilité ainsi, mais j'aime bien ce support, plus coulant que mon carnet papier alors allons-y donc.
Confrontation à propos de Sioux avec Maman encore hier soir, juste avant d'aller au concert. J'avais repoussé les paroles jusqu'au dernier moment, une véritable appréhension à l'idée de devoir remettre le sujet sur le tapis. Elle qui avait arrêté de bouder depuis que je lui avais dit que j'abandonnais l'idée samedi matin s'est remise en rogne évidemment. Elle m'a dit des trucs blessants même, je n'ai rien répondu parce que c'est inutile dans ces cas-là, il faut juste qu'elle répande son désaccord de tout son soûl. Elle ne comprend absolument pas l'intérêt du chien dans un si petit appartement, ni même l'intérêt du chien quelque soit la surface habitable.
Ce qui m'a fait changer d'avis (encore une fois) c'est quand ma tante m'a dit que personne n'était jamais venu pour voir ce chien parce que trop vieux (6 ans). J'étais persuadée que quelqu'un d'autre s'en occuperait si ce n'était moi. Alors il tourne en rond et devient un peu taré dans sa cage. Je me suis dit que c'était trop bête, d'abdiquer comme ça pour quelque chose qui me tient vraiment à cœur, j'ai envie d'essayer sur ce coup-là, quitte à subir les foudres maternelles.
Papa m'a soutenue jusqu'au bout, c'était presque amusant, samedi il a tiré la tronche lui aussi parce que ça n'allait pas au Labo et en plus il était énervé que ce soit toujours ma mère qui ait le fin mot de toute histoire. Quelque chose d'inédit se tramait là : la rébellion paternelle.
Il était proprement crevé samedi soir d'ailleurs, il ne parlait même pas, même pas pour raconter une blague nulle. L'heure était grave alors je ne l'ai pas ennuyé, je lui ai juste servi une bonne bière fraîche avec des tartines de trucs pour l'engraisser. Il m'a raconté dimanche matin que c'était un foutoir pas possible au Labo cette semaine vu qu'ils sont en train d'installer leur nouvelle machine censée leur faire gagner du temps mais qui le fait seulement rentrer à point d'heure pour le moment. Je n'aime toujours pas le savoir comme ça sous tension constamment, il fait encore des insomnies, je n'aime pas ça du tout.
Dimanche, journée de départ à N. pas fait grand-chose, promené une heure avec mon père le matin, et puis sieste-coma l'après-midi parce que je conduisais à l'aller pour N. et deux insomnies d'affilée m'avaient rendue vaseuse comme après une cuite.
Dimanche soir, concert deux pianos "La symphonie n°9 de Beethoven retranscrite pour deux pianos par Liszt" tout un sacré programme. Ça faisait longtemps (bien un an) que nous étions pas allés à un récital et c'est ce programme alléchant qui nous a décidés tous les trois, malgré le retour plus que tardif sur N. qu'il imposait. Interprétation par JPL (mon ancien prof de piano) et MPS (une dame de soixante-dix ans qui était la prof de mon prof dans le temps).
Je n'avais pas revu JPL depuis un an environ, je lui avais téléphoné quand j'avais eu mes résultats du concours en juin parce que je savais qu'il serait content que je lui donne des nouvelles. Dix ans de cours ça crée des liens, surtout en terminale quand je me suis acharnée sur mon piano comme une perdue (j'avais envie compris que c'était intéressant à travailler).
Il est arrivé sur l'estrade flottant dans son costume de concertiste, des lunettes sur le nez que je ne lui connaissais pas, les cheveux passés à la cendre. Je me souviens quand il m'avait demandé il y a trois ans si je mangeais correctement, il s'inquiétait vraiment pour moi. C'est à mon tour maintenant. Je ne sais pas combien de kilos il a perdu, on aurait dit un croque-mort. Il n'a pas perdu sa passion ardente pour l'histoire du piano et nous a raconté la transcription de la symphonie, il a toujours cette voix posée et douce, pourtant il semblait très nerveux, une nervosité sous-jacente que je ne lui connaissais pas. Peut-être à cause de la silhouette maigre et de son visage changé.
Ensuite, ils se sont installés tous les deux chacun à leur clavier, MPS avait l'air très calme, un visage presque inexpressif, insondable. Elle ne bougeait presque pas le buste en jouant, c'était incroyable l'aisance qui se dégageait d'elle, comme si c'était évident, et pourtant, une telle maîtrise. Comme si elle était sur une machine à coudre. (J'ai dit ça à Maman après le concert et elle s'est exclamé : "j'ai pensé exactement la même chose! Une machine à coudre! ")
4.
Après le concert, mon père, ce rêveur, pensait qu'on aurait le temps de passer au chenil pour chercher Sioux et ensuite repartir pour N. (ce qui rallongeait le voyage d'une petite heure). Il était 21 heures quand nous sommes rentrés à la maison donc c'était cuit. Je ne voulais pas que mon père arrive à trois heures du matin à Amnellville. Je suis égoïste mais jusqu'à un certain point. (Parce que je n'ai pas de voiture et il n'y avait plus de train passé 21 heures pour rentrer sur N. alors, pour le récital de piano, mon père avait décidé de sacrifier une partie de sa nuit pour faire l'aller-retour Amnellville-N. soit 3 bonnes heures à bonne allure).
Donc, ça retarde encore ma période d'essai avec le chien à N. mais il ne faut pas désespérer.
Ce soir, cinéma avec Laura parce que j'avais deux billets réduits valables jusqu'à aujourd'hui. "Chasseurs de dragons" parce qu'il n'y avait que ça de moins pire dans la programmation. C'était pas mal du tout, pas ennuyeux ni trop neuneu. Enfin, ça l'était sûrement un peu mais pas assez pour me marquer.
Laura et mon frère s'entendent comme larrons en foire, ils rient pour rien, mon frère est un peu fou comme le reste de la famille et raconte toujours n'importe quoi. Ils m'ont parlé de la soirée de gala de l'école de Laura. Je me suis sentie un peu exclue, envieuse. Enfin, je dis ça, mais si j'y étais allée (enfin, à n'importe quelle soirée étudiante) je me serais sentie mal-à-l'aise et j'aurais eu une furieuse envie de me tirer de là. Comme au repas de promo en septembre où Cl. et moi, dans un grand désir d'intégration, avions décidé de nous rendre puisque nous n'avions pas fait le week-end d'intégration (justement) qui semblait avoir soudé déjà pas mal de groupes. Cl. étant aussi à l'aise que moi face à des semi-inconnus, le résultat ne fut pas très probant. Elle connaissait vaguement deux filles un peu populaires alors nous nous sommes retrouvées à leur table, avec un groupe de gais lurons. Grosse impression de faire les groupies cruches. Cl. n'arrêtait pas de dire que nous aurions dû picoler plus que ça avant d'y aller et j'ai trouvé que c'était le comble du pathétique. L'alcool désinhibe mais fait aussi vite oublier les vagues conversations tenues alors non, je n'ai pas regretté de ne pas être venue avec trois verres de plus dans le nez. Et puis, je ne tiens pas l'alcool.
Il avait une soirée en boîte après ce repas de promo, et dans un grand élan de désespoir, nous y sommes aussi allées. Pour en ressortir une demi-heure après.
C'est donc ainsi que je n'ai jamais réussi à me noyer dans cet esprit de corporation "on se connaît tous on est tous potes youpi". Avant la rentrée de septembre, je pensais que les choses se feraient facilement, sans heurt mais la nature en a décidé autrement. (Ça me fait repenser à Cl. cet après-midi qui disait justement : "la nature n'aime pas le vide." )
5.
J'aimerais bien pouvoir dormir un peu plus chaque nuit. Je suis encore sous tension, je me réveille par soubresauts, vérifiant l'heure prestement comme si j'avais quelque chose de mieux à faire que dormir.
Tiens, je me souviens tout à coup d'une bribe de rêve : Aurore avouait m'avoir envoyé ce sms l'autre soir alors qu'elle avait fumé ou bu. Ce qui est très probable dans la réalité. Le reste de mes songes est diffus, j'arriverais peut-être à les capter précisément plus tard dans la journée.
Avant d'ouvrir les rideaux opaques, je me doutais qu'il y avait un beau ciel bleu limpide (je suis très intelligente parfois) et je suis bien contente de ne pas m'être trompée. J'ai du mal à croire que l'hiver est bientôt fini, la pluie et les longues nuits, bientôt la fin de cette année universitaire. Cet été, je ne partirai nulle part, depuis trois ans c'était Lubéron avec L. A chaque fois, j'étais rentrée un peu déçue parce que tout ne se passait pas comme je l'aurais souhaité. Surtout les matinées oisives à attendre que les autres se lèvent, je trouve ça vraiment dommage de ne pas se lever le matin.
Hier soir, pendant le film, je pensais à mon amoureux et à toutes les choses que j'aimerais lui faire. Je pense pas mal à des scenario de retrouvailles mais jamais quand j'ai un clavier sous la main alors ça se perd dans les circonvolutions de mon petit cerveau. Et puis je ne les écrirais certainement pas ici, même si ce blog ne sera probablement jamais ouvert au public, sait-on jamais.
6.
Je repense à mon comportement au quotidien avec L. ces deux dernières années, une fois passé le stade de la réflexion sur "que va-t-il penser de moi si j'agis ainsi" je suis devenue petit à petit une insupportable chieuse. Je ne sais pas comment il faisait. Vraiment. Et pourtant il m'aimait. Je ne vois pas beaucoup de véritables bons moments passés avec lui, je lui avais déjà fait la réflexion que je n'arrivais pas à me souvenir exactement de ce qui s'était passé de flagrant durant ces trois dernières années. C'est vrai que c'était deux années de concours pour moi et je l'ai lâché quand j'ai enfin réussi.
Quand je vois Laura qui rit des pitreries de mon frère, leur franche complicité, je me dis que c'est ce qui nous faisait défaut en partie. L. a toujours été taciturne et je ne suis pas d'une nature très joyeuse non plus, sauf exception. Alors ça ne pouvait pas coïncider bien longtemps. Je m'ennuyais aussi beaucoup. Enfin, je crois. Il n'était jamais enthousiaste, parfois j'ai des sautes de bonne humeur et un rien me met en joie et lui me regardait d'un air "imbécile heureuse".
Il est vrai qu'il était très gentil avec moi, patient, me poussait à faire des choses dans lesquelles je n'osais pas m'engager (des trucs tout bêtes comme essayer une robe parce que je me trouve disproportionnée et donc moche, aller à des mini-soirées chez son frère quand il était à N. lui aussi) mais je ne me voyais plus vivre avec lui. Ces prises de tête à propos de rien, quand je voulais rentrer à Amnellville voir mes parents et qu'il restait à N. et puis sa manière de me faire culpabiliser l'air de rien "je dis ça comme ça, ce n'est pas très grave, mais quand même" ça me met en boule ce genre de trucs. Si tu as quelque chose à me dire, on en parle clairement et pas à demi-mot. Bon après, c'est encore mon foutu caractère qui me fait voir ses petites phrases de cette manière, je focalise certainement trop sur les détails mais ce n'était plus possible.
Et aussi, un gros problème : la satisfaction sexuelle. Nous sommes sortis ensemble sur arrangement d'une amie commune, nous ne nous connaissions pas en tant qu'amis avant de nous embrasser sur la bouche, c'est allé peut-être trop vite. Et j'étais sa première fois au lit. J'avais très envie de recommencer à faire l'amour parce qu'avoir connu ça quelques mois auparavant m'avait ouvert des horizons insatiables. Nous avons donc attendu un mois avant d'acheter une boîte de préservatifs. C'était un délai assez court quand j'y repense, mais les caresses réciproques n'étaient plus suffisantes, j'en voulais beaucoup plus.
Mais ça n'a jamais été comme je l'aurais souhaité. Encore un problème de perfectionnisme et d'insatisfaction permanente. Il s'en rendait compte et en avait honte, il complexait à propos de ça. Je pense que je simulais beaucoup, comme si ça pouvait aider à atteindre le niveau supérieur.
Alors, même si je n'y pensais pas consciemment quand l'idée de rompre a germé, ça a dû jouer. Je n'ai pas connu beaucoup d'hommes au lit, peut-être que ça ne sera plus jamais comme les premières fois, qui sait?
7.
La première fois que L. m'a prise dans ses bras, il m'a dit que j'étais toute maigre. C'était ma solution à l'époque pour montrer que je n'allais pas bien, je mangeais des fruits et buvais du café et du thé. Il a bien fallu que ça cesse à un moment, ça ne tournait vraiment plus rond là-haut. Je ressortais de ma première histoire d'amour, comme on ressort d'une pièce sur la pointe des pieds, peut-être? En fait non, je n'en suis jamais vraiment ressortie, j'y refaisais des incursions, je furetais à la recherche des souvenirs, j'écoutais à la porte pour avoir de ses nouvelles, pour savoir comme lui s'en sortait.
Au lendemain de cette "histoire", je m'étais mis en tête qu'il fallait que j'arrête mes enfantillages, c'était devenu dépassé. Ça ne le ferait pas revenir de me noyer dans ma mélancolie alors j'ai cherché autre chose pour occuper mes pensées. Je me suis mise à travailler avec acharnement mes morceaux d'examen de piano et aussi mon bac parce que je le sentais mal parti celui-ci.
J'espérais toujours cependant, c'était la carotte qui faisait avancer mes âneries. J'aurais bien voulu qu'il me dise qu'il m'avait menti, que j'étais une fille comme les autres, que c'était un beau salaud, que son regard en coin, presque peiné par avance au restaurant n'était que mensonge lui aussi, qu'il m'avait trompée sur toute la ligne. J'aurais pu, par une alchimie facile, faire tourner les sentiments au vinaigre et le détester pour tous les bons moments passés ensemble.
8.
Les premières fois, allongés sur son lit mezzanine, je regardais les coins du plafond et j'avais sûrement un air pas net sur la tête alors L. se doutait bien qu'il y avait anguille sous roche. Je n'étais pas douée pour cacher ce qui me tracassait alors il m'a demandé à plusieurs reprises s'il y avait quelque chose à expliquer. Je ne voulais pas parce que ça n'aurait rien changé et puis, il a bien fallu lui raconter qu'il n'était pas le premier, que j'en avais connu un autre avant lui, que c'était impossible de m'en détacher encore.
Quand nous avions prévu de nous voir en tête-à-tête la première fois, j'étais réticente, ça allait trop vite, je ne voulais pas recommencer une autre aventure, revivre la même déception qu'avec R. qui avait été l'élément déclencheur en septembre. J'avais pleuré et hurlé toute seule chez moi quand R. m'avait téléphoné pour me dire qu'il n'avait plus envie de m'embrasser le prochain matin au lycée. J'avais appelé C. juste après ça, mais j'étais incapable d'articuler de l'intelligible alors je me suis affaissée contre le mur en riant et pleurant en même temps, je lui ai dit que R. ne voulait plus de moi, C. m'avait demandé si ça allait et je riais comme une folle. Entre deux rafales, je lui dis que ce n'était pas grave, que j'allais m'en sortir. Ça ne faisait que trois jours que nous nous tenions par la main au lycée, que je l'avais embrassé éperdument dans le couloir de l'appartement de C. au vu et au su de tous. Quand nous étions retournés dans le salon, les regards goguenards ont fusé, incrédules. On ne me pensait pas comme ça, capable d'enserrer R. entre mes cuisses, ma langue enroulée contre la sienne, en apnée. Je me souviens de son odeur, sucrée, j'aimais beaucoup me plonger dans son cou pour m'y noyer.
Alors une autre histoire lycéenne en suspens, à ne pas savoir quand il se déciderait lui aussi à me dire qu'il ne voulait pas continuer à m'embrasser, je n'en voulais pas. Mais, je ne pouvais plus espérer non plus retrouver mon amoureux de décembre alors je me suis dit qu'on pouvait tenter, sans trop y mettre les pieds, avec une marge de sécurité. Et ça a duré plus de trois jours, j'ai eu le temps de me retrouver allongée à côté de lui, à regarder le plafond de sa chambre avec obstination.
Je me souviens, je sortais d'une répétition de théâtre un mercredi après-midi, j'étais dans les toilettes quand j'ai reçu le sms de confirmation de L. pour une première entrevue. Je m'étais demandée où ça allait me mener tout ça, il ne fallait pas que je m'écroule, je m'étais promis de ne plus céder à la faiblesse. Alors, un verre, d'accord, mais gare à l'avancée trop précoce en terrain inconnu.
J'ai reporté mes craintes sur L. alors qu'il ne m'avait même pas encore effleurée, j'étais prête à déguerpir au premier signe. Pourtant, R. et L. étaient très différents mais la méfiance était de mise, en toute circonstance.
9.
Après, quand le temps a fait son affaire, je considérais L. comme acquis et je me disais que j'aurais tout le temps plus tard de me consacrer à lui. Je ne faisais pas d'efforts pour le surprendre, me laisser dorloter par ses petites attentions sans lui en rendre beaucoup. C'est peut-être pour ça que je ne me souviens pas d'avoir passer de moments inoubliables avec lui. Je m'enterrais dans une routine, n'en était pas satisfaite mais incapable de pointer du doigt ce qui n'allait pas.
Contrairement à mon amoureux de décembre que je me suis mise à aimer sans m'en apercevoir, petit à petit, j'ai commencé à sortir avec L. parce que l'occasion se présentait, sans que je ne le connaisse vraiment, sans qu'il y ait aucun sentiment d'entrée de jeu. On ne s'était pas donné un premier rendez-vous pour devenir amis, nous en étions conscients tous deux, alors quelques jours après, quand il m'a attendu à la grille du lycée, on s'est embrassé parce que ça allait arriver tôt ou tard. (J'ai toujours eu beaucoup de mal avec les premiers baisers, j'attends que l'autre fasse le premier pas, je n'aime pas m'avancer en premier, j'ai peur. C'est pour ça que j'ai été incapable d'embrasser mon amoureux à la gare la dernière fois. )
Je me souviens du début de notre histoire, quand nous étions encore à Amnellville avec le bac à préparer. Après, ça s'estompe et devient gris.
A notre séparation, il a dit dans un demi sanglot que je ne l'avais jamais aimé, qu'il y avait toujours eu le premier amant interposé dans l'histoire. C'est vrai que j'y repensais parfois car c'étaient de très beaux souvenirs, mais je n'aurais jamais pensé que ça pourrait reprendre, comme un feu de cheminée reprend quand on souffle dessus en inhalant un bon paquet de cendres.
10.
L. m'a envoyé un message cet après-midi me faisant remarquer que je suis plutôt avare en nouvelles. Notre dernière conversation m'avait vexée et je n'avais aucune intention de réitérer mes avances amicales si c'était pour recevoir des reproches.
Les dernières fois qu'on s'était vus, (avec quel statut d'ailleurs? ancien amant? ancien petit ami? hypothétique futur ami?) c'était encore pire que lorsqu'on était ensemble. Aucun sujet de conversation pour rompre le silence qui aurait pu régner si je n'avais pas mis de la musique. Ça aussi c'était un problème, cette incapacité chronique à savoir discuter. Je m'énervais à propos de rien et cassais ses arguments ou alors nous n'avions strictement rien à nous dire. Et quand il était venu un midi manger chez moi (j'habite à côté de sa fac alors je lui avais proposé de venir déjeuner chez moi comme avant) c'était glauque, je n'avais rien à lui dire.
Il me dit qu'il planifie ses vacances, je n'ai pas osé lui demander avec lui il partait cette année bien que je meure d'envie de le savoir. Sûrement la même bande que d'habitude. Cédille m'avait fait remarquer quand j'étais venue chez elle que c'était à mon tour d'être une exclue de leur groupe. Mais je m'en fiche un peu d'eux en entier, il y avait juste C. qui était mon ami depuis des années et qui maintenant ne m'adresse plus la parole. Les autres, je ne m'y étais jamais attachée, c'était les amis de L. et ils ne sont pas devenus les miens.
J'avais écrit un cahier de vacances le premier été, j'avais collé des bouts de papiers de couleur sur la couverture, avais rempli les pages de quelques crobards et des trucs mièvres dont j'ai le secret. Je lui disais qu'il pourrait le montrer à sa prochaine petite amie et qu'ils se fendraient bien la poire en le relisant tous les deux. Même trois mois après le début, je n'y croyais toujours pas trop, bien qu'on soit parti une semaine dans le Lubéron dans la maison de ses parents avec C. Lou, JP, Céline et Lucas. D'ailleurs, ça me fait repenser que j'étais partie une nuit marcher seule avec Lucas dans les rues du village et aux alentours, nous étions revenus vers deux heures et quand je suis remontée dans notre chambre en construction dans les combles, il m'avait dit que ce n'était pas très gentil de ma part de lui faire un coup pareil, qu'est-ce que je penserais s'il me faisait la même avec une amie à moi, partir en vadrouille la nuit? Je ne voyais pas de quoi en faire un drame, il aurait pu me rendre la pareille, ça ne m'aurait pas blessée.
Ça m'amusait de lézarder avec Lucas, je ne me sentais pas enchaînée à L. je voulais faire ce qui plaisait, sans me soucier de rien. Je ne l'aimais pas encore vraiment (enfin, aujourd'hui, je serais bien incapable de dire à partir de quand ça a été le cas. Ça me semble très loin.) et je ne pensais pas qu'il pourrait être blessé. Il était déjà bien accroché à moi par contre. J'étais sa première véritable amoureuse il faut dire. (Je lui avais dit le soir où il était venu chez moi après la séparation parce que j'avais fondu en larmes au téléphone qu'il était arrivé trop tard, qu'il n'avait été que le deuxième. )
Je me souviens aussi du soir de ce premier été où nous avions pas mal bu que nous avions fait l'amour toute la nuit ou une bonne partie, j'appuyais mes pieds contre les grosses poutres du toit pour me tenir à quarante cinq degrés, toute une technique. Je crois que c'est une des rares fois où c'était bien. (C'est vrai que c'était pratique que cette mini-chambre soit basse de plafond.) Le lendemain matin, les autres nous regardaient de travers, moi avec ma grande naïveté je pensais que j'avais réussi à modérer un peu mes cris, mais apparemment pas. Nous étions insouciants, je me fichais pas mal de savoir comment il me verraient après ça.
11.
L'autre jour, voyant l'état de mes deux pouces, mon frère a poussé des cris d'orfraie horrifiée. Il est vrai que depuis la semaine pré-partiels, ils n'ont pas fière allure. C'est comme des languettes flanby, dès qu'il y a un petit bout de peau qui dépasse, il faut que je l'arrache, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de petite languette. Ca peut aller loin, presque jusqu'au pli interphalangien, mais bon, ça me calme.
Depuis toute petite, l'école primaire, je me ronge les ongles, pas au sang comme certains acharnés, mais je ne supporte pas de voir le blanc de l'ongle repousser. Pourtant, quand on a huit ans, on ne peut pas être "stressée". Ah si, mon instit me traumatisait avec ses devoirs impossibles que je faisais exécuter par mon frère et mon père parce que je n'y comprenais rien. J'avais la trouille de retourner à l'école avec des devoirs non faits. Mais à part en CM1, ma scolarité enfantine s'est toujours bien passée, les instits m'aimaient bien parce que j'avais une bonne bouille. Sauf la fois où j'étais arrivée en retard un après-midi parce que j'étais allée m'acheter des bonbons avec une copine, et la directrice de l'école m'avait mis à un mot dans le carnet de liaison à faire signer par les parents. La honte.
Dans le tram hier après-midi, il fallait donc que j'arrache ce bout de peau qui dépassait, ça irait mieux après. La fille assise à côté de moi, voyant mon pouce sanguinolent après ça m'a proposé un pansement mais je ne l'entendais pas à cause des écouteurs. Je l'ai remerciée et répondu que j'avais des mouchoirs. Un garçon dans le bus à Amnellville il y a quelques années m'avait aussi proposé un mouchoir quand je m'arrachais la peau du dos de la main (jusqu'à en arriver au stade du presque-lichen plus tard, j'en garde une petite cicatrice blanche).
Mon prof de piano aussi s'inquiétait à propos de ça, de mes pouces mangés qui m'empêchaient de jouer correctement parce que ça me brûlait un peu et je mettais des traces de sang sur le clavier parfois.
Cl. m'a fait remarqué il y a quelques jours que ça allait pourtant mieux ces trucs d'arrachage de peau depuis quelques temps, m'a demandé ce que vont dire mes patients quand ils verront l'état de mes mains?
Au stage infirmier de septembre, j'avais encore les doigts bouffés et ça me piquait quand je me lavais les mains dix fois par jour au soluté hydro-alcoolique. Ça me fait repenser au papy un peu déprimé et qui parlait tout doucement et que les infirmières et aide-soignantes ne prenaient pas le temps d'écouter parce qu'il parlait tout doucement et lentement. Je le voyais tous les matins, prostré sur son fauteuil, s'escrimant à comprendre le mécanisme d'accrochage de la ceinture anti-chute pour parkinsonien. J'avais essayé de lui expliquer mais c'était compliqué pour moi aussi à comprendre. C'est comme ça que je me suis arrêtée un peu plus longuement dans sa chambre (je n'avais pas grand-chose à faire dans le service puisque je ne savais rien faire) et je l'ai écouté me parler de lui, ça partait dans tous les sens, il me racontait qu'il allait pêcher avec son père quand il était petit et que son gendre est allergologue, que médecin c'est un beau métier. Je lui répondais que pour le moment, je n'en étais qu'au début et il me souriait au-dessus de ses lunettes. Je le prenais par le bras pour le faire marcher un peu dans le couloir, au début, il avait besoin de son déambulateur et après il se tenait juste à moi. Je venais l'aider à se coucher quand j'étais du soir et passais toujours lui dire au revoir quand je quittais l'hôpital. Il me faisait un peu penser à mon grand-père paternel que je n'ai jamais connu, le visage long et mince et les cheveux blancs. Petit à petit, il me souriait en me voyant le matin, m'a demandé mon prénom et s'en souvenait presque. Je lui serrais la main le matin et je lui demandais comme il allait. J'avais l'impression de servir à quelque chose, au lieu de traîner dans le bureau des infirmières à les écouter et à les regarder préparer leurs traitements.
Je faisais les toilettes avec les aides-soignantes. Avant le stage, ça me rebutait, le stage infirmier se résumait à torcher des vieux, c'était peut ragoûtant. Et puis, petit à petit, ça s'est fait parce que c'est comme ça la vie, une purge cyclique.
Je me souviens d'eux avec clarté : la dame en entrant à gauche qui était paralysée et avait une tumeur au cerveau, qui ne parlait pas mais me regardait avec ses grands yeux bleus en soupirant et souriant un peu, qu'il fallait nourrir à la petite cuillère patiemment. En face, le monsieur à qui j'avais fait remarquer qu'il avait un bien beau marque-page et qui m'avait dit que c'était sa femme qui l'avait dessiné. Il avait soupiré ensuite : "elle avait beaucoup de livres, qui va les garder maintenant?"
Enfin, je ne vais pas tous les énumérer mais je garde un bon souvenir de ce stage, j'aimais prendre soin d'eux à mon niveau et les écouter me raconter leur histoire. Bien sûr, il y en avait qui étaient moins plaisants mais ils avaient leurs raisons probablement. Ça ne me gênait plus d'avoir à nettoyer leurs corps gris et mous, j'étais là pour ça et il ne devaient pas être fiers non plus de devoir montrer leur nudité à toute une horde d'aide-soignantes.
12.
Ma mère vient de me téléphoner et m'a demandé si j'avais essayé de les appeler hier soir. C'était le cas mais ça n'avait pas répondu, à 21 heures. Elle a tout de suite compris : comme elle était au repas mensuel des pharmaciens assistants d'Amnellville, mon père qui n'aime pas y aller parce qu'il a peur des gens, a préféré rester au boulot jusque tard dans la nuit comme il n'y avait personne pour le surveiller. (Il y est resté jusqu'à une heure du matin, une fois. Il m'avait dit qu'il avait bien aimé finalement parce que c'est bien quand il n'y a personne, c'est une autre ambiance. Et la pointeuse avait refusé de comptabiliser sa sortie parce qu'elle ne fonctionnait plus après minuit.)
Quand je me moque de lui et lui dis qu'on devrait lui installer un lit au Labo, il répond qu'il fait juste son travail consciencieusement sans chercher une quelconque forme de reconnaissance, il accomplit sa tâche parce qu'il le faut bien. C'est sûr que de ce côté-là, on n'aura jamais rien à lui reprocher. Son patron avait dit à ma mère un jour qu'on n'en retrouve plus des employés comme ça de nos jours. Encore heureux! C'est sûr qu'un couillon qui prend quatre semaines de congés payés au lieu de cinq depuis trois ou quatre ans (depuis que ses enfants viennent travailler l'été, il doit se sentir redevable alors il prend moins de vacances. Quand on lui demande si c'est vraiment à cause de nous qu'il fait ça, il dit "mais c'est vrai que je suis le seul employé dont les enfants viennent travailler l'été". ), vient à ses samedis de RTT, ne réclame jamais d'augmentation et se fait payer au ras des pâquerettes depuis qu'il est arrivé dans cette boîte il y a 29 ans, c'est sûr que tu n'en retrouveras plus.
Ma mère me dit aussi qu'elle n'a toujours pas reçu sa paye du mois. Sa patronne se faisant un malin plaisir d'attendre le dernier moment pour leur donner leurs chèques. Maman me dit qu'elle a de plus en plus l'impression qu'elle la prend pour sa servante, elle échange ses jours de congés en lui demandant son avis et elle sait bien que maman n'osera jamais y trouver quelque chose à redire. Je lui dis qu'elle devrait se rebiffer de temps en temps, (c'est facile comme conseil) mais elle n'ose pas. C'est pour ça qu'elle n'aurait jamais pu acheter sa propre pharmacie, elle n'est pas faite pour régenter les autres. Ce n'est pas dans sa nature.
Est-ce un défaut? Je ne pense pas.
14.
Non, je n'ai pas encore tout à fait fini. J'ai pensé à d'autres points à développer hier soir dans mon bain à la fleur d'oranger en essayant de lire La fin des temps de Haruki Murakami (c'est pervers cette impression d'être concentrée sur les lignes lues qui en fait ne prennent aucun sens puisque superposées aux pensées en tête).
J'étais censée peut-être aller voir Carole à Manchester (Erasmus) en juin et finalement, je pense que ça ne se concrétisera pas car elle ne m'en a pas reparlé depuis et je n'aime pas insister. M. m'a proposé de passer quelques jours dans le Jura au bord d'un lac. L. m'a dit qu'il allait faire un tour d'Europe en train avec C., Lou et d'autres amis à lui et je suis jalouse. J'aimerais beaucoup voyager en ce moment, mais chaque chose en son temps, je suis encore jeune et sans le sou.
Ensuite, je me dis que si jamais j'avais eu l'occasion de partir avec eux, j'aurais encore été déçue que les choses ne se passent pas exactement comme je les rêvais. Je suis bien une éternelle insatisfaite qui préfère fantasmer sur l'impossible et ne pas vivre certaines choses par peur de la déception.
Cette histoire avec X ne m'apportera rien de bon pour l'avenir, c'est juste le présent qui compte quand je suis avec lui, et après, il n'y a rien, pas même de plans à tirer sur la comète. Je sais bien que "nous n'avons aucun avenir, rien" je suis lucide sur ce point-là. Mais passer du temps avec lui, c'est la garantie d'être bêtement heureuse le temps que ça dure. On se donnera peut-être rendez-vous dans dix ans ensuite, ou alors, il se rendra enfin compte que je ne lui apporte rien qui lui soit strictement nécessaire et ça se clôturera comme ça.
Il ne sait pas que repenser à lui (à ses sourires un peu enfantins, et à son regard plongeant dans mon décolleté) fait naître de stupides sourires longs comme le bras, et de savoir que lui aussi pense à moi parfois, m'apaise. Enfin, je lui avais déjà dit à quel point il m'avait emplie de bonheur pendant nos deux jours, et le lui répéter ne fera que me rendre un peu plus vulnérable face à l'abandon qui m'attend. Mais, pour le moment, ça n'entre pas en compte, je ne préfère pas penser au pire mais à l'instant présent qui m'attend, encore sur un quai de gare.
Alors, je ne saurais pas expliquer par une démonstration étoffée le pourquoi du comment de cet amour insoutenable que je lui voue. Je suis simplement dans l'élan que je prendrais pour l'attraper à sa descente du train, mes bras grands ouverts comme deux crochets pour ne plus le lâcher.
Il fait beau encore aujourd'hui, le printemps s'annonce radieux et j'écoute la Barcarolle en Fa # Majeur opus 60 de Chopin. Ces circonstances concourent à me rendre encore plus mièvre qu'à l'accoutumée.
15.
Il y a de l'arrogance à croire qu'écrire sur soi-même, pour soi normalement (puisqu'on dit "journal intime") pourrait valoir la peine d'être lu par d'autres. Parfois, j'ai conscience de cette prétention et ça me fait taire et parfois je m'en accommode et me dis que ce serait encore plus hypocrite de cesser d'écrire en faisant ainsi croire que j'aurais gagné en humilité.
Ce n'est qu'un jeu d'apparence mais je prends ça au sérieux, j'essaie d'être honnête. Alors, parfois, c'est grandiloquent, je sors mes belles tournures pour décrire des banalités et d'autres fois, je cherche plus la mise en forme et formule les faits simplement pour en garder une preuve quelque part.
16.
Les cigarettes aujourd'hui n'avaient pas bon goût. Même la toute première du matin sentait le plastique et ne m'a pas réconfortée. Je me suis promis d'arrêter un peu. Ce n'est pas le nombre qui compte mais la chronicité, et là, je fume tous les jours depuis plusieurs mois et tous les spécialistes s'accordent à dire que c'est mauvais pour la santé.
Mais ce n'est pas mon instinct de conservation qui me fait dire ça, je suis simplement embêtée de ne plus pouvoir les savourer. Il va falloir attendre un peu avant de pouvoir à nouveau les apprécier.
Cet après-midi, en cours, Cl. n'arrêtait pas de rouspéter à propos du manque d'intérêt du cours pondu par le prof. Il est vrai qu'il n'était pas très attrayant mais je préférais ne pas m'arrêter à cette considération et recopier bien sagement ce qui s'affichait sur le grand écran. Je n'ai même plus envie de me plaindre à haute voix sur ce genre de propos, ça me fatigue par avance. A vrai dire, je suis peu bavarde en ce moment mais je ne ressens pas le besoin de parler. Le cours n'est pas intéressant, ainsi soit-il, il faut tout de même le noter alors à quoi bon renâcler? Je n'aime toujours pas perdre mon temps, chaque geste doit avoir un rendement. Je serais incapable de faire comme Cédille qui m'a relaté au téléphone sa journée de mercredi au lit en pyjama. Enfin, si, c'est dans mes cordes, du domaine du possible mais ça ne m'attire pas. Je préfèrerai promener mon vieux clébard pendant des heures et ramasser sagement ses crottes derrière lui.
D'ailleurs, dans cette lubie de ramener Sioux à N. il n'y guère que Cl. qui me soutienne. Laura a pris un air dégoûté quand je lui en ai parlé et m'a dit qu'elle ne remettra plus les pieds dans mon appartement quand il y sera, c'est une évidence. Mon frère dit que je ferais mieux de rencontrer de vrais gens plutôt que de sortir mon chien comme une vieille fille (comme la femme du troisième qui appelle son vieux cabot "ma chatte") mais ça me fait doucement marrer ce qu'on pourra bien penser de moi quand je le ramènerai. Cl. a dit qu'elle viendra le saluer.
J'ai passé la soirée avec mon frère et Laura, on a mangé japonais pour la semaine et visionné deux épisodes de X-files saison 3 qui faisaient peur, avec des larves de mouches et des cadavres en décomposition. Ça me donne envie de lire Poe. Et là, je vais me mettre au lit parce que je n'entends même plus la musique.
19.
Le jeudi est particulier. Je n'ai pas cours à la fac et je ne sors donc généralement pas de chez moi. Ou alors, il faut que je m'y prépare longtemps à l'avance, que je prévois l'itinéraire, la musique à écouter en chemin, l'horaire. Oui, c'est très bête, mais tout ce que je fais en ce moment est très con alors pas la peine de s'apesentir sur ce constat.
Par exemple, hier en fin d'après-midi, on a toqué à ma porte, c'était une commerciale impossible à faire taire tant qu'elle n'a pas débité son histoire d'un trait et qui venait donc me causer de France Loisirs. Comme c'est marqué "pigeon" en majuscules sur mon front, je l'ai laissée entrer pour qu'elle puisse remplir mon formulaire d'inscription.
Et hier soir, j'étais toute contente de descendre chez mon frère manger une pizza dégoulinante de gras accompagnée d'une bière peu goûtue mais de bon ton. Ca faisait très longtemps que je n'avais pas commandé de pizza-juste-en-face alors j'étais contente parce que j'adore manger des pizzas, je n'ai pas rechigné à l'engloutir en cinq minutes, malgré ma non-envie de manger de ces derniers jours. Enfin, la dernière tranche était amère parce que mon frère avait débuté les hostilités, à savoir : me faire remarquer que j'étais bien conne de m'enchanter pour si peu : une pizza grasse et la nouvelle star à la télé. Voilà, l'enthousiasme en avait pris un coup mais j'ai tout de même fini ma part.
Je me sentais étrangement neutre à tout depuis quelques jours, ni triste ni heureuse, au milieu de rien. Enfin, il y avait bien L. qui m'avait agacée dimanche soir mais c'était passé au bout d'un moment, c'était derrière moi, voilà tout. Alors, j'étais contente de rompre le quotidien et de commander cette pizza. Après, je suis descendue en bas de l'immeuble pour ne pas enfumer l'appartement de mon frère et j'ai allumé une cigarette, de la marque que j'affectionne. Elle m'a donné mal sous le crâne, j'ai pensé que ça ne rimait à rien cette prise d'habitude, je n'ai pas besoin de fumer mais je me force à créer ce besoin. Bref, encore un truc bête.
Quand je suis remontée, mon frère regardait un épisode d'une série quelconque sur son ordi alors que la nouvelle star allait commencer et je ne voulais pas en rater une miette. Il n'a pas voulu mettre le son moins fort alors je n'entendais pas les prestations comme je voulais mais je n'allais pas trop ennuyer mon frère avec ça, j'étais chez lui et il me ferait bien sentir si jamais je continuais à le déranger. Et puis les premiers candidats ne m'intéressaient pas, c'était Benjamin que je voulais écouter. Mon frère a commencé à jouer à un jeu de voiture sur son ordi qui faisait un raffut pas possible et il ne voulait pas mettre ses écouteurs pour mieux s'entendre passer les vitesses et le reste. Benjamin allait bientôt passer, c'était ennuyeux.
Laura est arrivée sur ces entrefaites, m'a demandé si la nouvelle star me passionnait vraiment ou si je faisais semblant. Je n'en sais rien, ça m'amuse de les écouter chanter et le jury qui sert à rien me fait rire. Je ne tenais pas comme à la prunelle de mes yeux à regarder cette émission, c'est un peu comme la clope, ça passe le temps. Laura était atterrée de savoir que ça me plaisait vraiment. Bon, ce n'était pas bien important, Benjamin allait passer et je remonterais ensuite chez moi, laissant ces deux rabat-joie en paix. Mon frère a décidé de regarder un Samourai Champloo à ce moment-là, Laura l'a accompagné. Il a mis le son à fond, je n'entendais rien de la prestation de Benjamin. Je me suis levée, ai coupé la télé en même temps que la chique à ce pauvre Benjamin, ai rassemblé mes affaires, sans prendre le temps d'enfiler mes chaussures, ai remonté les trois étages me séparant de mon propre appartement silencieux.
Pour la deuxième fois en une semaine, je me suis séparée de mes vêtements en les jetant au sol, moi qui suis soigneuse d'habitude, et me suis précipitée sous la douche comme si ma vie en dépendait. Je n'ai même pas réussi à pleurer parce que c'était très stupide de se mettre dans un état pareil pour si peu, je n'arrêtais pas de penser ça, que ce n'était rien de grave. J'aurais eu un cutter sous la main, j'aurais pu faire n'importe quoi, peut-être vraiment entamer la peau jusqu'aux vaisseaux? Mais j'avais juste un vieux rasoir bic rouillé alors c'est comme si un chat s'était acharné sur mon avant-bras, rien de bien profond. Ni soulagée ni propre en sortant de la salle de bains, je suis allée au lit en espérant que le lendemain serait moins déraisonnable.
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J'ai du mal à m'autoriser à me sentir mal. Parce que je ne sais pas le pourquoi de ce malaise idiopathique et fluctuant, qui n'a pas lieu d'être. Là, je suis calme alors je peux exposer les choses, les mettre à plat, bien les étaler avant que tout ne se mélange à nouveau.
Mais je n'y vois goutte, je ne peux que relater les faits sans pouvoir les expliciter, pourquoi j'ai implosé hier soir, je ne sais pas, je n'y ai pas réfléchi sur le moment. Je ne me suis pas demandée ce qui n'allait pas avant d'agir si stupidement. C'était sous le coup de l'impulsion, je me sentais capable de tout.
J'écris ici pour tenter de ne plus y penser, j'effacerai ces traces plus tard, très probablement.
