Hier, ça allait déjà moins bien, j'avais perdu de vue mes résolutions de ne plus chouigner pour rien. Mais, je n'en ai pas parlé à haute voix avec la principale concernée, elle n'aurait pas compris, elle n'avait pas envie d'être importunée au moment donné. J'ai parlé de cette petite injustice à mon frère et Laura dans l'après-midi, quand nous étions allés prendre l'air frais. Mon frère a promis qu'il essaierait de faire des efforts dorénavant. Laura a compris ce que je pouvais ressentir, j'ai pensé je n'affabulais peut-être pas. Mais c'est terrible de ne pas être capable, parfois, de laisser dire, de fermer les écoutilles. Ma mère ne se rend pas compte qu'elle peut être blessante envers moi. Elle agit un peu comme je le faisais avec L. Je ne veux pas relater ces petits faits parce qu'ils ne méritent pas d'être remémorés. J'agis ainsi quand je ne veux pas me souvenir, je ne l'écris pas. Jusqu'à ce que le vide-mémoire soit saturé et qu'il se fissure.
Cet après-midi, une promenade dans le silence, le ciel gris, le vent faisant gémir les branches dans la forêt triste. Il y avait longtemps que je ne m'étais pas aventurée si loin dans ces bois. Je me suis cachée à un moment pour voir si Sioux se retournerait et partirait à ma recherche me voyant disparue. Ça n'a pas manqué. Je le ramènerai donc dans dix jours à N. et advienne que pourra. J'ai demandé à diverses personnes ce qu'elles pensaient de cette idée, mais je voudrais juste qu'elles me disent ce que je souhaite entendre. Je n'aime pas qu'on n'abonde pas dans mon sens, qu'on trouve quelque chose à redire à mes actes. M. a finalement changé d'avis sur cette question car son petit ami a lui aussi un chien qu'il trimballe partout alors elle pense que ce n'est pas si fou comme idée. Mon frère et Laura l'ont vu pour la première fois cette semaine et même Laura a trouvé qu'il avait une bonne tête.
Mon frère et Laura vont emménager pour de bon ensemble chez lui. Ils repartent demain à N. pour le déménagement. Ça ne modifiera pas grand-chose car Laura était plus souvent chez mon frère que chez elle. Je les envierais presque, de savoir qu'ils sont heureux ensemble, sûrs d'eux. J'avais fait remarquer à L. à quel point ils semblaient heureux quand ils étaient ensemble. J'avais déjà vu cette douceur dans le regard pour deux couples jusque là. Laura a pourtant ressenti des doutes à la rentrée de septembre dernier et m'en avait fait part. Je connais bien les défauts de mon frère, il faudrait d'ailleurs que j'arrête de le critiquer à tout bout de champ.
Je me souviens de ma première rencontre avec Laura à la maison, je revenais du barbecue d'anniversaire de G. un type avec qui je pensais m'être trouvée des atomes crochus en première, et ami de la bande de L. Je sentais le rosé et le vomis car j'avais eu la bonne idée de boire sans rien manger. C'était aussi cette nuit-là que j'ai eu mon premier rapport sexuel avec L. Quel romantisme. C'est un peu représentatif de toute l'attention que je lui portais. Je ne me souviens pas de m'être comportée avec lui comme mon frère et Laura, ou C. et Lou. Ces longs regards tièdes, cette connivence dans les moindres gestes.
Il aurait certainement parlé d'un appartement tous les deux pour l'année prochaine. Je ne me voyais pas du tout habiter avec lui, je lui aurais mené une vie d'enfer parce que les choses n'auraient jamais été à mon souhait. A chaud après notre séparation, le lendemain, il m'a déclaré que j'étais incapable de m'engager encore, que mes parents passaient avant lui, c'était évident.
Alors là, je n'arrive pas à conclure : ces réticences étaient-elles dues à une certaine forme de peur lâche ou était-ce parce que je ne l'aimais pas assez? Mais quelle importance aujourd'hui?
Je suis contente d'avoir renoué avec Cédille, on discute de tout et de rien comme autrefois. Je ne me sens plus rabaissée face à elle, j'ai pris conscience de mes atouts en trois ans et sais en user de temps à autre. Du coup, je ne me sens plus en confrontation, c'est plus sain.
"Qu'est-ce que j'avais donc perdu? Je réfléchissais en me grattant la tête. J'avais perdu beaucoup de choses, c'est sûr, si j'en dressais une liste détaillée, ça remplirait sûrement un classeur d'université. Il y avait des cas où je m'étais dit sur le moment que ça n'avait pas d'importance, et où je l'avais amèrement regretté ensuite, et dans d'autres cas c'était le contraire. Il me semblait que j'avais passé mon temps à perdre des choses, des gens, des émotions. Les poches du manteau symbolisant ma vie étaient pleines des trous de la destinée, et aucune aiguille, aucun fil ne pouvait plus les raccommoder. En ce sens, si quelqu'un avait brusquement passé la tête par ma fenêtre pour me crier : "Ta vie n'est qu'un zéro!", je n'aurais pas eu grand-chose à lui opposer."
La fin des temps, Haruki Murakami
