M. me dit "c'était le samedi de ton père aujourd'hui mais ne lui dis pas, sinon, je vais me faire enguirlander". Comme si c'était le genre de mon père, de réprimander les gens.
Ça m'agace ce genre de trucs, quand il va travailler alors que ce n'est pas son tour. Je dis à M. "encore dix ans à ce rythme et il finira à genoux". Et puis, je suis triste, je sens la tristesse monter dans les yeux, mais ce n'est pas le moment, ça n'y changera rien. Je suis triste parce que mon père se tue à une tâche qui ne rime à rien, qui ne lui rapporte rien financièrement, personnellement parlant. Que puis-je y faire? Je note ses jours de congés dorénavant, je me dis que ça changera peut-être quelque chose.
Je me moque un peu de lui ce soir, je lui dis "alors tu as bien travaillé aujourd'hui?". Il maugrée, bougonne et il n'en ressort rien. Je voulais aller au cinéma ce soir avec lui mais la séance était complète, à Amnellville, c'est fait marquant. Nous irons la semaine prochaine si le film est maintenu, ce n'est pas grave. Je mets des croix sur le calendrier pour qu'il se souvienne de ne pas aller à ce putain de Labo, rester à la maison et cesser d'être sous pression le temps d'un week-end. Je lui demande s'il veut aller promener mon hypothétique futur chien avec moi demain matin, il marmonne, feuillette son magazine et ne lève pas les yeux.
Je dramatise sûrement, il n'a pas besoin de moi pour le pousser à bout, il doit bien se rendre compte par lui -même qu'il est l'âne dans l'histoire mais ça m'agace. Je joue ma petite révoltée alors que ça ne me concerne pas, mais ça m'exaspère de le voir exténué et qu'il ne s'en rende même pas compte. Je fais ma commère Teresa, ce n'est pas à moi de le surveiller, il devrait le savoir par lui-même.
Je suis encore un peu soûle à cette heure alors je peux raconter tout ça sans penser que c'est misérable, que je fais ma Cosette.
Je repense à Lou au coin de la rue, au décourage, à l'inenvie d'aller lui adresser la parole comme si de rien n'était, comme si c'était une marque de défaite que d'aller lui parler, lui adresser quelques mots frivoles, histoire de marquer mon passage. Je serre les dents en l'ignorant, M. joue le jeu et me montre un objet le temps de passer le coin de la rue. Nous allons boire des bières brunes, nous raconter des histoires, j'oublie un peu le temps de la discussion la fatigue du père, la défaite dans la rupture sentimentale et je pense aux mots à accoler au moment, comme un timbre pour faire passer la lettre à la poste.
M. argumente pour me convaincre de l'inanité de la possibilité du chien dans l'appartement à N., je soupire, essaie d'adhérer aux faits, aux inconvénients dans la colonne "contre". Trop de contraintes, et pourtant, j'imagine les promenades libératrices au lieu de me morfondre dans l'appartement vide. Je me raccroche à l'idée comme à un radeau, comme si c'était la seule issue.
Je tanne mon père "c'est vrai que si je deviens comme toi au même âge quand tu te promenais seul avec ton chien, sans d'autres liens vivants, ce sera triste" et il me renvoie un regard accusateur amusé.
Je suis encore soûle et je raconte tout ça comme on déverse des peines, l'avenir n'est pourtant pas si sombre, il suffit d'y croire, mais ça m'étrangle de le taper, c'est tellement sot. Mes idées ne sont pas encore bien campées, il faut que je recouvre mes esprits pour y voir plus clair. Il faut se taire maintenant.
